
• Allocution de Louise Sicuro. Chambre de commerce du Montréal métropolitain, 2005
• Allocution Louise Sicuro. Les Arts et la Ville, 2004
Allocution de Louise Sicuro, directrice générale du Secrétariat des Journées de la culture devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain
Le 30 septembre 2005
Les arts et la culture : au cœur de la ville créative
Madame la ministre,
Madame la vice-présidente du Comité exécutif de la Ville de Montréal,
Madame la présidente et chef de la direction de la Chambre de commerce,
Mesdames et messieurs de la table d’honneur.
Lorsque j’ai accepté, il y a plusieurs semaines, l’invitation d’Isabelle Hudon à prendre la parole à cette tribune, « aux aurores », et qui plus est, le premier matin du long week-end de la neuvième édition des Journées de la culture, j’ai pris une décision que j’ai un peu regrettée au cours des dernières semaines alors que je sillonnais les routes du Québec avec notre porte-parole, le comédien et animateur bien connu, André Robitaille.
Mais, ces regrets se sont peu à peu dissipés alors que je me préparais à vous rencontrer. En effet, j’ai été finalement obligée de m’extirper un moment du tourbillon des préparatifs des Journées de la culture. J’ai dû chercher à prendre la mesure du chemin parcouru depuis 1996 et tenter de dégager les lignes de force qui traversent mon action et celles de mes collègues des milieux culturels qui travaillent, sans relâche, à redéfinir les rapports des arts et de la culture à la société en général et à la ville en particulier.
D’ailleurs, quelques-uns de mes complices de Culture Montréal sont ici ce matin et je les salue avec une affection toute particulière. D’autres, dont Simon Brault, le président de Culture Montréal et Charles-Mathieu Brunelle, qui dirige la Tohu, participent en ce moment même, à Toronto à l’événement international intitulé Creative Places and Spaces, organisé autour du thème de la créativité, pour présenter le cas de Montréal, intense incubateur de la création contemporaine et un modèle possible de république culturelle exemplaire.
Quand j’ai réalisé que je prononcerais ce discours dans ce lieu, dans cette salle des voûtes conçue à l’origine pour contenir des trésors essentiels à la vie, je me suis aussi dit que c’était là un lieu inspirant pour traiter de la plus grande richesse que possède cette ville : la créativité de sa population, et, richesse des richesses, l’impétueuse créativité de ses artistes...
La tribune de la Chambre de commerce est de plus en plus fréquentée par des artistes et des activistes des milieux culturels de la Métropole. C’est là d’abord une conséquence de l’ouverture et de l’intérêt manifestés par des leaders de cet organisme clé de la société civile montréalaise à l’égard d’un secteur d’activité majeur, celui des arts et de la culture, qui constitue aussi une dimension incontournable de l’expérience urbaine.
D’ailleurs, la voix déterminée d’Isabelle Hudon était entendue, l’hiver dernier, à l’occasion des consultations publiques autour du projet de politique culturelle de la Ville et le point de vue qu’elle articulait dépassait largement le cadre étroit des retombées économiques des activités culturelles sur le territoire de la Métropole.
Mais les rencontres plus fréquentes et plus suivies entre les gens de la culture et les gens d’affaires sont aussi le résultat de l’émergence, ici et partout sur la planète, du secteur des arts et de la culture comme moteur économique des grandes villes, comme vecteur de développement social et comme catalyseur de re-génération urbaine.
Il devient, évidemment, de plus en plus difficile d’ignorer les connexions entre culture et développement économique. Au Canada, on sait que 3,8 % du PIB, soit environ 39 milliards $ est attribuable aux arts et à la culture. On calcule aussi que l’exportation des biens et services culturels atteint 4,5 milliards $ par année. Incidemment, l’augmentation de l’exportation des produits culturels canadiens a augmenté de 80 % entre 1996 et 2002. Au Québec, les arts et la culture ont représenté 4 % du PIB entre 1996 et 2001.
Comme un peu partout dans le monde, on commence à développer une nomenclature des impacts économiques des arts et de la culture. On ne se contente déjà plus de compter bêtement les emplois et de délimiter la portion du PIB attribuable à la culture.
Ainsi, on comprend de plus en plus que l’ensemble des produits culturels constitue de facto un stock d’idées, de concepts, d’images, de sons qui est absolument essentiel à l’expansion des industries culturelles, qui nourrit les médias, irrigue l’industrie publicitaire ou fait tourner une bonne partie de l’industrie touristique.
On réalise aussi que les arts et la culture sont essentiels à la production de la véritable valeur ajoutée pour les industries de télécommunication.
De plus, on analyse que les institutions et les événements culturels ont un impact immédiat sur l’économie locale, non seulement au chapitre de la consommation de proximité (restos, magasins, transport, etc.) mais aussi au chapitre de la valeur ajoutée au parc immobilier.
Je pourrais, ce matin, vous aligner encore beaucoup plus de chiffres, de données et de cas concrets pour illustrer le poids grandissant de la culture dans nos économies. Je ne le ferai évidemment pas puisque ça finit par être assommant, surtout de si bonne heure!
Mais, je veux attirer votre attention sur le simple fait que, si j’avais décidé de le faire, j’aurais eu accès à une quantité impressionnante d’études et de rapports publiés par les gouvernements, les instituts de recherche, les « think thank » culturels, les observatoires et les départements d’universités, d’ici et d’ailleurs, qui mesurent, évaluent, soupèsent et projettent les dépenses, les investissements, les rendements, les retombées, les effets de leviers, etc., de l’activité culturelle à l’échelle de communautés, de villes, de territoires métropolitains ou de pays.
L’économie de la culture et la contribution de la culture à l’économie sont devenus des champs d’investigations et de recherches de plus en plus quadrillés par les chercheurs et les planificateurs de tout acabit, ce qui est en soi une confirmation de l’importance économique objective d’un secteur qui, jusqu’à tout récemment, fonctionnait en périphérie, sinon en marge du marché.
Je ne sais pas si ce constat est en soi réjouissant. Je sais seulement que nous avons de moins en moins besoin de convaincre les décideurs publics et privés de l’importance de la culture dans l’économie.
D’ailleurs, la toute récente politique de développement économique adoptée par la Ville de Montréal en témoigne de façon éloquente alors que la création artistique est présentée comme un des cinq axes de développement d’une Métropole prospère.
Évidemment, on peut sûrement trouver, ça et là, un économiste ou un professeur de marketing pour argumenter que tout cela est illusion mais, dans l’ensemble, ce débat est presque réglé et c’est tant mieux parce qu’il y a tant d’autres choses à dire et à comprendre à propos de l’importance de l’art et de la culture comme dimensions essentielles de l’expérience humaine et comme conditions de notre coexistence sociale.
En même temps qu’on observe un foisonnement intense sur le front de la recherche et de la planification économique, on a accès à un nombre grandissant d’études sur les impacts sociaux, sur les retombées sociales de la pratique et des activités de création, de production et de diffusion artistique.
Depuis une quinzaine d’années, nos amis britanniques ont puisé dans leur fameux réservoir de pragmatisme pour documenter les impacts sociaux, directs et indirects, des investissements en faveur des arts et de la culture.
En prenant comme banc d’essai, tantôt des centres correctionnels, tantôt des écoles ou des hôpitaux, tantôt des quartiers ou des villes, ils sont parvenus à démontrer que la fréquentation des arts, la pratique culturelle en amateur ou la participation aux événements culturels sont génératrices de sociabilité, d’acceptation des identités différentes, de bien-être psychologique, d’élévation personnelle et de réduction des tensions interpersonnelles… Ils ont aussi beaucoup documenté l’impact des arts sur le développement de la créativité et de la capacité à résoudre des problèmes complexes chez les enfants.
À la fin des années 1990, ils ont articulé les concepts d’industries inventives et de villes créatives, des idées qui ont été habilement récupérées par Tony Blair avec son slogan Cool Britannia. Ils ont proposé au gouvernement et aux élus municipaux des stratégies de valorisation de la culture permettant de projeter une image de marque faite de sophistication, de modernité, de créativité et de parti pris en faveur de l’innovation. Les dépenses en culture ont commencé à être davantage présentées comme des investissements.
Au cours de la dernière décennie, l’Angleterre est devenue un grand laboratoire proposant une instrumentalisation systématique des arts et de la culture. À un point tel, d’ailleurs, que des intellectuels et des artistes du Royaume-Uni se sont insurgés, à juste titre je crois, contre cette déviation qui consiste à n’accorder de valeur à l’art qu’à condition qu’il soit économiquement rentable ou socialement utile.
Évidemment, il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Une meilleure compréhension des impacts de l’art sur l’être humain, ses organisations et ses configurations sociales, peut contribuer à une plus grande valorisation des arts et de la culture et c’est tant mieux.
En 2002, aux États-Unis cette fois, les travaux rapidement médiatisés de Richard Florida sur les travailleurs du savoir et les facteurs d’attractivité de la main-d’œuvre technologique dans les grandes villes - dont le fameux indice bohémien qui établit une corrélation entre le nombre d’artistes dans une ville et le développement du secteur de haute technologie - précipitent les choses. Et cela, au point de créer un effet de mode et de laisser penser que le volontarisme des élites locales peut, à lui seul, faire émerger des villes créatives à répétition.
Le tourbillon médiatique nord-américain provoqué par Florida a, cependant, le réel avantage d’attirer tout particulièrement l’attention de nombreux politiciens de tous les niveaux de gouvernement, et, pour la première fois d’une façon aussi répandue sur ce continent, celle des maires et des politiciens municipaux, en plus, bien sûr, de frapper l’imagination des gens d’affaires.
Florida et quelques autres penseurs, avant et après lui, ont eu le mérite d’attirer notre attention sur les villes, en particulier sur les grandes villes, comme nouveaux territoires culturels. Ils l’ont fait en cherchant à comprendre et à expliquer les corrélations, les connexions, les rapports entre l’art, la culture, la créativité et le développement économique et social.
Paraphrasant la Torontoise Jane Jacobs, Richard Florida nous rappelait tout récemment, ici même à Montréal, qu’il est primordial de comprendre les effets de la ville sur ses habitants si on veut dégager des stratégies de croissance qui fonctionnent.
Dans la mesure où l’expression manifeste et la valorisation conséquente de la créativité attirent et encouragent les gens créatifs et stimulent les réflexes créatifs parmi une population, on peut supposer que l’intensité, l’originalité, la diversité et l’impétuosité de la vie culturelle d’une place donnée deviennent un avantage stratégique, sinon un puissant levier de développement.
Sur le plan individuel, la créativité est d’abord le résultat d’une démarche émotive, intuitive et réflexive où l’imaginaire est intensément sollicité. Or, nous accumulons les preuves démontrant que la fréquentation des arts et du patrimoine contribue à stimuler les facteurs de créativité que sont le sens critique, la capacité de solliciter l’imaginaire, la transgression des frontières mentales rigides, la distanciation émotive, la capacité de transposer, la capacité de rompre les comportements intellectuels et physiques convenus et prévisibles (par la danse, par exemple), etc.
D’ailleurs, on trouve encore des confirmations de cela dans un rapport intitulé Gifts of the Muse: Reframing the Debate about the Benefits of the Arts qui a été publié en février dernier par la Fondation Rand, une fondation privée américaine. En effet, les auteurs de ce rapport mettent en évidence les effets intrinsèques des arts sur l’individu.
En se basant sur une quantité impressionnante d’études, d’observations et d’entrevues à propos de la relation des êtres humains à l’art, ils décrivent de la façon suivante les impacts des attributs intrinsèques de l’art sur les personnes et donc sur la société. Ils parlent de :
• La fascination, ou plutôt l’enthousiasme, dans son étymologie première de « transport divin », qui tire le simple mortel de son train-train quotidien pour le projeter à la fois en lui et hors de lui, en un bref mais si marquant moment d’éternité ;
• Du plaisir, de la satisfaction profonde, intense et tout à fait inhabituelle, de la découverte d’une autre dimension de soi, d’un autre angle d’interprétation du réel, même, et peut-être surtout, lorsque l’œuvre est dérangeante ou tragique.
À ces premiers effets s’ajoutent :
• Une plus grande capacité d’empathie ;
• Un meilleur sens critique ;
• Le développement cognitif, par le biais de la nécessaire interprétation d’œuvres rarement explicites.
Puis, considérant la somme des expériences individuelles, ils notent :
• La création de liens sociaux, grâce au partage commun d’expériences artistiques, de l’émotion spécifique et des interprétations multiples qui en résultent ;
• L’expression d’une identité collective.
Il n’est donc pas étonnant que les plus grands scientifiques, les plus grands penseurs, aient très souvent un rapport privilégié avec l’art et la culture, soit comme praticiens, soit comme amateurs passionnés. Le lien semble évident entre cet éveil, cette pulsion culturelle et leur immense créativité.
Si nous sommes privés de la fréquentation d’œuvres artistiques significatives, nous perdons la faculté de mettre en œuvre ce que le penseur, auteur et éducateur canadien Northrop Frye a appelé « le transfert de l’énergie créatrice », c'est-à-dire la capacité de réunir les conditions pour que l’imagination et l’intelligence se rejoignent.
On est forcément tenté de conclure qu’il faut encourager une exposition précoce aux arts et à la culture et créer des lieux et des occasions d’expériences artistiques qui nous interpellent et qui sont enrichissantes pour tous.
Il faut aussi faire le pari d’intéresser les citoyens non seulement aux œuvres mais aussi aux artistes eux-mêmes comme êtres humains et êtres sociaux qui vivent dans la cité et qui sont à même de jouer le rôle de médiateur entre les œuvres et les gens.
C’est ce pari qui est à la base même du mouvement des Journées de la culture dont j’ai le bonheur et le privilège d’assurer la direction et la coordination depuis leurs tous premiers balbutiements en 1996.
Les médiateurs culturels, les véritables passeurs de sens, sont encore trop peu nombreux dans nos sociétés surchargées d’informations et de significations sans références contextuelles, ni connexions internes.
En dessinant les contours de ce qui allait devenir les Journées de la culture telles qu’elles existent aujourd’hui, nous proposions de ne pas nous en tenir strictement à ce qu’on désignait alors comme le développement de public.
Nous avons fait le choix délibéré de remettre à l’ordre du jour l’idéal de la démocratisation culturelle. Nous ramenions ainsi à l’avant-plan la nécessité d’un travail rarement glorieux, toujours inachevé et sans cesse à recommencer. Il nous apparaissait important de faire quelque chose d’énergique, de concerté et de durable pour éviter que ne se creuse davantage le fossé entre l’art, apprécié d’un petit nombre, et l’immense majorité des citoyens qui ose à peine s’approcher de la table du banquet culturel que dressent tous les jours nos artistes.
Nous proposions alors de renouveler le modèle de démocratisation culturelle reposant uniquement sur la responsabilité de l’État et de ses ministères comme ceux de la Culture et de l’Éducation.
Nous avancions l’idée, somme toute assez simple, que les artistes et les travailleurs de la culture avaient tout intérêt à investir l’espace public dans un mouvement volontaire et militant en devenant les initiateurs et les producteurs d’une vaste opération d’éducation culturelle visant à favoriser l’appropriation des arts et de la culture par les citoyens.
Nous voulions que cette opération concertée du milieu culturel soit soutenue par l’État (comme partie intégrale de sa mission culturelle) mais aussi par les autres secteurs dont le milieu de l’éducation, le monde des affaires et le monde municipal.
En 1996, la proposition étonnait, surprenait. Mais il fallait initier un mouvement et, comme à chaque fois que ça se pose dans l’histoire, il fallait affirmer des ambitions et placer la barre haute, quitte à trouver, par la suite, les moyens de ces ambitions. Ce qui s’est fait.
Nous soutenions, et nous le soutenons toujours, qu’une attitude d’engagement passionné à l’égard du pouvoir transformateur des arts et de la culture est indissociable du propos et des idées à la base des Journées.
Pour illustrer les enjeux du travail de démocratisation culturelle auquel les Journées de la culture veulent contribuer, j’aime citer l’actuelle présidente-directrice générale de la Bibliothèque nationale du Québec, Lise Bissonnette, qui écrivait en 1999, en préface d’un livre polémique de Raymond Cloutier portant sur les débats au sein du milieu théâtral à propos des enjeux de démocratisation culturelle :
« Le pire n’est pas là. Il est dans le sentiment que tout a été essayé, que l’élargissement du public est une illusion, que le souci de démocratisation culturelle entraîne nécessairement, comme le veut le cliché, un nivellement par le bas. Comment ne pas désespérer, en effet, quand on entend ou lit des choses pareilles dans un milieu dont presque tous les artisans sont issus de classes sociales modestes et ont eu accès à leur bonheur de théâtre parce que quelqu’un, un jour, dans une école, dans un sous-sol d’église, dans une tournée, dans un texte, a fait un effort pour leur tendre la main, pour les atteindre et faire naître l’étincelle. La démocratisation de la culture est un rêve de justice, et, comme la justice, elle est inatteignable mais il est défendu de renoncer à y travailler… »
Les Journées de la culture sont faites de milliers d’interactions à l’échelle humaine. Elles ne ressemblent pas à un festival, ni dans leur esprit, ni dans leur morphologie. Sociologiquement, elles relèvent davantage de l’idée de la corvée, de ces mouvements dictés par le besoin et par l’urgence qui mobilisent les meilleures énergies et les meilleures intelligences d’une collectivité pour atteindre un objectif partagé autrement inatteignable.
Les Journées donnent un accès privilégié aux processus professionnels de formation, de création, de production et de diffusion culturelle. Les gens peuvent alors y projeter leur propre curiosité, leur capacité d’émerveillement, leur volonté de créer et leur besoin de participer et de s’identifier à l’aventure culturelle.
Les Journées ont un effet multiplicateur. De nombreuses initiatives s’inscrivent dans leur sillage, dans leur mouvance. Parfois de façon explicite, parfois sans qu’on le souligne ou même qu’on le réalise.
Évidemment, il faudra investir beaucoup plus de ressources humaines et financières pour franchir l’étape qui permettra de passer de la démocratisation de la culture à la culture démocratique et démocratisée.
Il faudra aussi que le mouvement initié par les Journées s’étende, s’ancre et se décline à l’année longue de sorte que les Journées elles-mêmes deviennent davantage un moment fort pour célébrer ce qui se fait et préfigurer ce qui devrait se faire en matière d’interaction culturelle.
Les Journées de la culture ont été incubées, imaginées, organisées, financées et déployées avec générosité et créativité à la grandeur du Québec à partir de sa Métropole, de sa Métropole culturelle. Ce n’est ni un accident, ni un hasard.
À l’aube du dixième anniversaire des Journées de la culture, je réalise pleinement à quel point il faut savoir prendre le pouls du Québec en posant soigneusement le stéthoscope sur son cœur culturel, sur ce cœur que vous faites battre avec tant d’ardeur. Il faut aussi, bien sûr, prendre les signes vitaux du reste du Québec, ce que nous ne manquons pas de faire alors que les Journées se déroulent dans plus de 260 municipalités.
Aujourd’hui, alors que bouillonne à Montréal des initiatives et des projets de plus en plus nombreux pour mieux connecter les arts et la culture au développement de la créativité et au développement économique et social, le travail de démocratisation culturelle à la base de ces Journées est encore plus précieux. Il a une portée potentielle que je ne pouvais même pas soupçonner il y a neuf ans.
La mouvance de la société civile montréalaise en faveur d’un nouveau droit de cité des arts et de la culture et en faveur d’une prise en compte de la diversité des expressions artistiques dans la ville est prometteuse. Pour l’heure, elle est reflétée dans la nouvelle politique culturelle de la Ville à laquelle il ne reste plus qu’à accoler une irrésistible volonté politique et les engagements financiers susceptibles de la matérialiser.
Cette mouvance est nourrie, notamment grâce à des nouveaux rapports entre le milieu culturel et le milieu des affaires, des rapports plus égalitaires basés sur des échanges de contenus, de savoir-faire et de compétences.
Ces nouveaux rapports vont inévitablement conduire à des stratégies de financement, d’investissement et de dépenses culturelles capables de prendre en compte la vraie valeur de la contribution des artistes au développement de la cité et de maximiser les impacts directs de l’art et de la culture sur nos âmes, nos existences individuelles et nos existences sociales. C’est à cette utopie atteignable que je vous convie.
Merci. Ce fut un honneur de prendre la parole à cette tribune.
Texte de présentation de Louise Sicuro, du Secrétariat des Journées de la culture, au colloque Les arts et la ville, le 21 octobre 2004.
Atelier : La participation citoyenne : une question d’interactions.
D’abord et avant tout, vouloir communiquer
J’ai intitulé ma présentation « D’abord et avant tout, vouloir communiquer » parce que je crois qu’avant même d’envisager l’interaction et la participation citoyenne, il faut qu’il y ait un authentique désir de communiquer, un désir d’altérité. Et je suis à mille lieux d’un discours de marketing qui se préoccupe de la circulation des idées et des produits dans un marché. Vouloir communiquer, c’est chercher à partager avec l’autre ce que nous vivons, ce qui nous touche ou ce qui nous ennuie, ce qui nous emballe, ce que nous pensons et, en définitive, ce que nous sommes et ce que nous pouvons être, individuellement et collectivement.
Je suis convaincue que la volonté de communiquer est à la base de toute démarche artistique, la plus solitaire comme la plus solidaire. La communication est l’essence, la fonction et la finalité ultime de l’art et de l’engagement culturel.
Les artistes possèdent des antennes qui leur permettent de capter les ondes qui tissent le monde dans lequel ils vivent. Ils décodent ensuite ce qu’ils reçoivent pour se livrer à un travail d’interprétation, de transposition, de distorsion parfois, qui les conduit à la création d’univers qu’ils voudront faire connaître à d’autres êtres humains.
En inventant des fragments d’une histoire imaginée, ils cherchent des mots, des images, des sons, des mouvements ou des attitudes pour nous interpeller, nous émouvoir, nous déranger, nous déstabiliser ou nous ensorceler. Toujours une même préoccupation : communiquer, même quand il s’agit d’illustrer la douloureuse difficulté de communiquer.
Au cœur du cœur de l’élaboration de toute aventure culturelle, il y a l’art dont le moteur est cette irrépressible volonté de communiquer avec ses contemporains. Cette affirmation n’implique pas que tous les artistes sont des communicateurs, nous le savons, nous l’acceptons et nous défendons le droit à la distanciation pour les artistes qui en éprouvent l’impérieux besoin.
Puisque le travail de l’artiste recèle de cette volonté de communiquer qu’il lui arrive parfois de gommer ou même de nier, il faut la mettre en lumière, l’organiser, la matérialiser, l’opérationnaliser.
Et c’est là qu’entrent en scène les médiateurs culturels, les passeurs de sens qui sont encore trop peu nombreux dans nos sociétés surchargées d’information et de significations sans conséquence ni connexions internes.
Je pense que ces médiateurs peuvent être, notamment, les travailleurs culturels, qu’ils soient des gestionnaires, des bibliothécaires, des gens de communication, des animateurs culturels ou des diffuseurs.
D’ailleurs, dès les débuts des Journées de la culture, nous avons interpellé les artistes et leur entourage, c'est-à-dire celles et ceux qui pouvaient devenir les médiateurs culturels dont le Québec avait un urgent besoin.
En évoquant les contours de ce qui allait devenir les Journées de la culture, nous proposions de ne pas nous en tenir strictement à ce qu’on désignait comme le développement de public.
En 1997, nous avons fait le choix délibéré de remettre à l’ordre du jour l’idéal de la démocratisation culturelle, idéal alors passablement balayé sous le tapis sous prétexte de poursuite de l’excellence et de faillite des tentatives d’élargir les publics pour les manifestations artistiques plus pointues.
Évidemment, nous ramenions à l’avant-plan la nécessité d’un travail rarement glorieux, toujours inachevé et sans cesse à recommencer. Comme le disait un intervenant cité dans un article paru dans le journal Le Monde il y a quelques années : « Le travail de proximité est épuisant. On ne peut rien capitaliser, il faut toujours recommencer - d’où les échecs qui succèdent aux succès ».
Au Québec, il ne manquait pas d’intellectuels et de fonctionnaires pour nous rappeler que trente années d’initiatives de démocratisation culturelle n’avaient pas réussi à positionner les arts et la culture comme des éléments essentiels de notre développement individuel et collectif.
Mais qu’à cela ne tienne, il nous semblait essentiel de ranimer l’idéal de la démocratisation pour éviter que se creuse davantage le fossé entre l’art, apprécié d’un petit nombre, et l’immense majorité des citoyens qui n’ose plus s’approcher de la table du banquet culturel que dressent tous les jours nos artistes.
Le contexte général ne se prêtait pas vraiment au déploiement d’une telle stratégie basée sur la générosité et l’altruisme social. Alors qu’on prenait conscience de l’ampleur de la crise des finances publiques, on remettait en question les subventions de l’état non seulement dans le domaine de la culture mais aussi dans le domaine de l’éducation. La crise de l’emploi sévissait et on ne pouvait que constater l’accentuation des exclusions sociales.
Aussi, quand le premier ministre Bouchard a annoncé, au printemps 96, la tenue d’un Sommet destiné à définir les priorités de l’état, alors que le déficit zéro serait en toile de fonds des débats, nous nous sommes dit qu’il fallait profiter d’un tel forum pour étayer ce qui allait devenir la plate-forme des Journées de la culture.
Évidemment, la culture n’était pas à l’ordre du jour de ce Sommet. Les temps changent assez peu, comme vous voyez, puisque le gouvernement Charest vient de conclure son Forum des générations en créant une kyrielle de comités de travail dont aucun n’a comme thème la culture. En 1996 donc, il a fallu trouver la brèche dans le mur de l’utilitarisme gouvernemental, la porte dérobée. Et c’est grâce au Chantier de l’économie sociale, que nous avons pu présenter le projet de créer les Journées de la culture.
Nous proposions alors de renouveler le modèle de démocratisation culturelle reposant uniquement sur la responsabilité de l’État et de ses ministères comme ceux de la Culture et de l’Éducation.
Nous avancions l’idée, somme toute assez simple, que les artistes et les travailleurs de la culture avaient tout intérêt à investir l’espace public dans un mouvement volontaire et militant en devenant les initiateurs et les producteurs d’une vaste opération d’éducation culturelle visant à favoriser l’appropriation de la culture par les citoyens.
Les artistes et les travailleurs culturels seraient donc au cœur d’une action citoyenne et deviendraient, à l’occasion des Journées de la culture, les nouveaux médiateurs entre les arts, la culture et la population.
Nous voulions que cette opération concertée du milieu culturel soit soutenue par l’État (comme partie intégrale de sa mission culturelle) mais aussi par les autres secteurs d’activités dont le milieu de l’éducation, le monde des affaires et le monde municipal.
En 1996, la proposition étonnait, surprenait. Elle suscitait souvent d’âpres débats notamment sur le fait que ce mouvement ne pouvait, initialement, que reposer sur l’engagement volontaire des organisations culturelles, des artistes, des artisans et des travailleurs culturels répartis sur tout le territoire du Québec. Alors que nous étions convaincus que les artistes devaient être mieux rémunérés à l’année longue, nous étions confrontés par la réalité immédiate : il fallait initier un mouvement et comme à chaque fois que ça se pose dans l’histoire, il fallait compter sur la volonté d’interagir, de communiquer. Il fallait affirmer des ambitions, quitte à trouver par la suite les moyens de ces ambitions. Ce qui s’est fait.
Mais au-delà de la préoccupation réelle de la rémunération des artistes et des professionnels qui participent aux Journées, il y avait, et il y a toujours, une volonté d’engagement, de décision volontaire, de valorisation de la générosité.
Nous soutenions, et nous le soutenons toujours, que cette attitude d’engagement est indissociable du propos et des idées à la base des Journées. Elle nous donne une force et un pouvoir de persuasion plus importants encore parce que justement le geste est posé par des gens, des organismes et des instances qui choisissent librement de le faire, qui agissent par conviction et par solidarité envers leurs concitoyens.
Pour illustrer les enjeux du travail de démocratisation culturelle auquel les Journées de la culture veulent contribuer, j’aimerais citer la coprésidente des Arts et la Ville, madame Lise Bissonnette, qui écrivait en 1999, en préface d’un livre polémique de Raymond Cloutier portant sur les débats au sein du milieu théâtral à propos des enjeux de démocratisation culturelle : « Le pire n’est pas là. Il est dans le sentiment que tout a été essayé, que l’élargissement du public est une illusion, que le souci de démocratisation culturelle entraîne nécessairement, comme le veut le cliché, un nivellement par le bas. Comment ne pas désespérer, en effet, quand on entend ou lit des choses pareilles dans un milieu dont presque tous les artisans sont issus de classes sociales modestes et ont eu accès à leur bonheur de théâtre parce que quelqu’un, un jour, dans une école, dans un sous-sol d’église, dans une tournée, dans un texte, a fait un effort pour leur tendre la main, pour les atteindre et faire naître l’étincelle. La démocratisation de la culture est un rêve de justice, Et, comme la justice, elle est inatteignable mais il est défendu de renoncer à y travailler… »
Le travail de démocratisation est à la culture ce que l’alphabétisation est à l’éducation.
Les Journées de la culture sont faites de milliers d’interactions à l’échelle humaine. Elles ne ressemblent pas à un festival, ni dans leur esprit, ni dans leur morphologie. Sociologiquement, elle relève davantage de l’idée de la corvée, de ces mouvements dictés par le besoin et par l’urgence qui mobilisent les meilleures énergies et les meilleures intelligences pour atteindre un objectif partagé.
À chaque année depuis 8 ans, le dernier week-end de septembre, des centaines d’institutions culturelles et d’ateliers d’artistes ouvrent leurs portes pour donner un accès privilégié aux simples citoyens qui peuvent apercevoir et apprécier davantage les processus de formation, de création, de production et de diffusion culturelle professionnels, notamment en y projetant leur propre curiosité, leur capacité d’émerveillement, leur volonté de créer et leur besoin de participer et de s’identifier à l’aventure culturelle.
Accompagné d’un travail continu de sensibilisation et d’éducation dirigé à l’endroit du milieu culturel professionnel et des milieux gouvernementaux et municipaux, ce mouvement des Journées de la culture revêt les contours d’une opération concertée qui vise à changer la dynamique entre les professionnels qui créent, produisent et programment et les citoyens qui aspirent à être autre chose que des consommateurs passifs ou des rejetés du système culturel.
Ainsi durant les Journées de la culture, élus, artistes, créateurs et leurs concitoyens se coalisent pour affirmer l’importance de la culture dans notre société. Une action concrète où chacun devient un acteur dynamique dans la création et la protection de la vie culturelle de son milieu.
Les Journées ont un effet multiplicateur. De nombreuses initiatives s’inscrivent dans leur sillage, dans leur mouvance. Parfois de façon explicite, parfois sans qu’on le souligne ou même qu’on le réalise. Une nouvelle attitude se répand et elle trouve même des échos dans les programmes de subvention comme c’est le cas du programme Les artistes et la communauté au Conseil des Arts du Canada.
Je participais, en fin de semaine dernière à Joliette, à l’événement Les donneurs, les écrivains dans la ville. L’événement propose, durant trois jours, de multiples activités littéraires : lancements de livre, expositions, récitals, conférences. Mais ce qui a retenu mon intérêt ce sont les foyers d’écriture publique installés dans les commerces de la ville et à l’occasion desquels des écrivains professionnels mettent leur plume au service des citoyens qui ont envie de faire écrire leur histoire, leur cartes de vœux, leur lettre d’amour ou leur demande de subvention. L’idée de départ n’est pas nouvelle mais elle est toujours percutante. D’ailleurs, la Bibliothèque centrale de Montréal, en collaboration avec l’Union des écrivaines et écrivains québécois, l’avait expérimentée, il y a quelques années, durant les Journées de la culture. À la base de ce modèle d’activité, on retrouve justement la volonté d’interaction.
En évoquant l’exemple de Joliette, je veux rappeler que les Journées de la culture ont été, en quelque sorte, les premiers millilitres d’eau dont on s’est servi pour amorcer une pompe qui tourne de plus en plus vite et qui, souhaitons-le, irriguera tout le Québec d’idées et d’actions concertées en faveur d’une vie artistique et culturelle démocratisée.
L’influence des Journées ne vient pas de la campagne de communication qu’elles déploient chaque année, si importante soit-elle, mais bien davantage de l’engagement renouvelé d’artistes et de travailleurs culturels allumés et créatifs qui oeuvrent dans les régions, à Québec ou à Montréal.
Je suis de plus en consciente de l’importance d’expliquer la plate-forme idéologique des Journées pour qu’elles ne soient pas réduites à une opération de communication. Les Journées procèdent d’une puissante volonté de communiquer, de cette volonté authentique qui anime les artistes et ceux et celles qui choisissent de faire carrière dans le milieu culturel et, en ce sens, elles ne sont pas une opération de communication envers des consommateurs, elles sont un mouvement de communication avec les citoyens.
Dès les premiers balbutiements des Journées, nous répétions qu’il ne fallait pas qu’elles constituent une occasion isolée dans l’année pour le milieu culturel ou pour les gouvernements ou les villes de se donner bonne conscience en matière de démocratisation de la culture.
Nous pressentions que les Journées de la culture seraient une réussite dans la mesure où elles permettraient un développement durable en matière de démocratisation culturelle. Nous voulions qu’elles suscitent et entretiennent des réflexions sur les orientations et les pratiques visant à ancrer davantage la culture, les organismes et les entreprises culturelles dans leur communauté (accès, politique tarifaire, rôle éducatif, développement de publics, etc.) et ce partout sur le territoire du Québec.
De plus en plus, les Journées fournissent un prétexte utile aux participants pour développer des interactions nouvelles, et jusque là difficilement envisageables, avec d’autres secteurs, que ce soit celui des affaires, de l’éducation ou de la santé.
Il reste beaucoup à faire pour briser les silos, pour abattre les murs mais des avancées se profilent. Je donnerais en exemple l’expérience de la Chambre de commerce de Montréal qui s’est associée avec un de ses membres, la société Pratt and Whitney, et le groupe des Femmeuses pour transformer ses bureaux en galerie d’art temporaire. Selon les employés de la Chambre, ce contact impromptu avec des artistes et des visiteurs sur leur lieu de travail a été à la fois facile et captivant. L’expérience sera sans doute répétée et améliorée.
D’ailleurs, je veux conclure avec cette idée de répétition et d’amélioration.
En effet, les Journées ont déjà une histoire. J’entends chaque année des organisateurs d’événements tirer des leçons de ce qu’ils viennent tout juste de réaliser avec l’intention de revenir à la charge avec de nouvelles idées. Je suis moi-même témoin de l’évolution de ces Journées dans certaines municipalités ou dans des organisations qui choisissent de ne pas répéter intégralement ce qui a marché mais d’approfondir leur démarche. C’est dans cette dynamique que repose le succès des stratégies de développement culturel.
Nous sommes partis d’une idée aussi généreuse que simple qui s’inspirait de l’idéologie de la démocratisation de la culture telle qu’élaborée par André Malraux et adaptée depuis plus de trente ans par quantité de penseurs et de praticiens en Europe et ici. Nous partions du désir de communiquer que nous décelions au sein des milieux culturels. Nous avons fait un bout de chemin, parfois cahoteux et tortueux, qui nous a inscrits dans des centaines de municipalités et dans des lieux qui ne nous étaient pas spontanément ouverts. Maintenant, il faudra dépasser cette dynamique qui consiste à aller vers l’autre même si elle est loin d’être épuisée. Passer de la volonté de communiquer à l’interaction, c’est passer de la démarche d’inclusion à la démarche de participation à l’occasion de laquelle le citoyen est interpellé comme partie prenante d’un processus de création culturelle comme c’est le cas dans un certain nombre de laboratoire comme celui que constitue la Tohu ou ceux que constituent les opérations de sauvegarde du Patrimoine comme à Rivière du Loup, à Lévis ou à Alma où c’est l’interaction entre les spécialistes et les citoyens qui changent les choses.
.
Évidemment, il faudra investir beaucoup plus de ressources humaines et financières pour franchir l’étape qui permettra de passer de la démocratisation de la culture à la culture démocratique et démocratisée.
Il faudra aussi que le mouvement initié par les Journées s’étende, s’ancre et se décline à l’année longue de sorte que les Journées elles-mêmes soient toujours un moment fort pour célébrer ce qui se fait et préfigurer ce qui devra se faire en matière d’interaction culturelle.
C’est ce qui mijote dans nos têtes et dans nos cœurs par les temps qui courent.
Merci.