Le « Bouc de Notre-Dame » prend vie
au Saguenay–Lac-Saint-Jean

Un 31e tacon-site jalonne le Pays de la Ouananiche à l’Économusée de la lainerie de Saint-Fulgence

Lors des Journées de la culture 2010, à Alma, dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean, les jeunes de l’école primaire Notre-Dame ont donné vie à leur nouvelle mascotte, un bouc de lainage et de fibres textiles confectionné avec la collaboration de l’artiste Stéfany Tremblay. Ils célébraient ainsi l’installation à Saint-Fulgence d’un 31e tacon-site, une sculpture de pierres jalonnant un parcours en forme de ouananiche traversant toute la région, une initiative du collectif Interaction Qui.

Élèves de l’école Notre-Dame, à Alma
Élèves de l’école Notre-Dame, à Alma. Photo : Interaction Qui.

En septembre 2010, on inaugurait à l’Économusée de la lainerie de Saint-Fulgence, Le Chevrier du Nord, un 31e tacon-site. Ainsi nomme-t-on les sculptures de pierres des artistes Alain Laroche et Jocelyn Maltais, du collectif Interaction Qui, signalant l’un ou l’autre des 60 repères prévus tout au long d’un parcours en forme de ouananiche dans la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

Une résidence d’artiste à l’école donne vie au « Bouc de Notre-Dame »

Le Chevrier du Nord sera désormais l’hôte du Tacon-Site des fibres naturelles soulignant l'importance historique et identitaire de la production de laine dans la région. L’ancrage communautaire de ce 31e tacon-site résulte d’une résidence de création en milieu scolaire de l’artiste Stéfany Tremblay. Celle-ci s’intéresse aux techniques d’utilisation du textile et des fibres naturelles, elle a de l’expérience en création de masques et de costumes et elle a déjà collaboré avec Interaction Qui pour le Tacon-Site de la fécondité, d’Hébertville-Station. En septembre 2010, elle initie le processus d’apprentissage avec les élèves de l'école et propose un projet rassembleur et identitaire : la création d’une mascotte symbolisant la détermination et la volonté de réussite. La mascotte aura le corps d’un bouc – lainage oblige.

Atelier de création avec l’artiste Stéfany Tremblay et des
Atelier de création avec l’artiste Stéfany Tremblay et des
élèves de l’école Notre-Dame. Photo: Interaction Qui.

« Il fallait un projet en lien avec le thème, explique Alain Laroche. On le voyait ludique, intergénérationnel, entre la tradition et l’innovation. » Le Chevrier du Nord fournit son expertise et fait don de matières premières. Les jeunes rencontrent des femmes du Cercle de Fermières Sainte-Marie D'Isle-Maligne et s’initient avec elles aux techniques du feutrage, du tissage, du tricot. Supervisés par Stéfany Tremblay, qui veille à la réalisation du costume, ils expérimentent avec les teintures naturelles et découvrent le cycle qui va de la chèvre à l’habit.

L’activité connaît un franc succès et les élèves s’approprient le bouc. Porter le costume s’avère un honneur, une source de fierté. Au sein du corps enseignant, on pense même concevoir un projet entrepreneurial basé sur le traitement artisanal de la fibre, comme il se fait dans d’autres écoles de la région avec le savon ou le papier.

Bouc de Notre-Dame
Le « Bouc de Notre-Dame ».
Photo : Andrée Pelletier.

Le vendredi des Journées de la culture 2010, les jeunes installent des kiosques dans le gymnase de l’école afin de communiquer leur savoir-faire. Bertrand Bergeron y fait la lecture de La Bergère de pierres, un conte rattaché au Tacon-Site des fibres naturelles, puis les élèves donnent vie à leur nouvelle mascotte, un bouc de lainage et de fibres textiles. Le lendemain, la démonstration reprend pour le grand public à la Maison des bâtisseurs, un centre d’interprétation de l’histoire régionale.

Interaction Qui fait souvent appel aux jeunes pour la mise en valeur des tacons-sites. « On travaille au sein de petites communautés d’environ 1 000 personnes et l’école primaire représente un élément clé du village, explique Alain Laroche. Par les jeunes, on rejoint les parents et l’ensemble de la communauté. » Cette résidence d'artiste en milieu scolaire s’avère toutefois une première pour l’organisme, qui l’a financée avec l’aide du programme Arts et communauté du Conseil des Arts du Canada.

La Grande Marche des Tacons-Sites, une excursion de longue haleine

Par cette initiative, les artistes vont bien au-delà du marquage territorial et des balises géographiques. Ils célèbrent à leur façon l’emblème animalier de la région, la ouananiche, un saumon d’eau douce typique du lac Saint-Jean et que l’on nomme tacon, au troisième stade de son évolution, après l’œuf devenu alevin. Ils alimentent aussi une abondante mythologie régionale actualisée par l’ethnologue et auteur Bertrand Bergeron. Spécialiste des arts et traditions populaires, il a joint le projet afin de contribuer par ses mots à La Grande Marche des Tacons‑Sites, laquelle correspond aux soixante pas d’une lieue de « Ti-Jean au Pays de la Ouananiche ». Ils favorisent aussi l’engagement communautaire autour de chacun des tacons-sites. Les partenaires d’accueil ont pour la plupart une fonction sociale ou récréotouristique et on y associe une diversité de thèmes tels que la famille, les semences, l’écriture, le savoir-faire, le dépassement, le partage, l’eau, la musique ou le papier.

Laine, accessoires et documentation
Laine, accessoires et documentation. Photos : Andrée Pelletier.

Le collectif Interaction Qui est né de la rencontre des artistes Alain Laroche et Jocelyn Maltais dans les années 1980. L’un peintre et l’autre sculpteur, ils rêvent d’un art social et veulent travailler avec les gens. En 1988, la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean se dote officiellement d'un emblème animalier : la ouananiche. On invite alors Interaction Qui à réfléchir aux moyens de perpétuer cet emblème à travers un événement artistique. « Pourquoi ne pas répartir ce monument à travers le territoire? » pensent-ils, voyant là une avenue conséquente avec leur intention artistique.

Plaque commémorative et assemblage du Tacon-Site des fibres naturelles
Plaque commémorative et assemblage du Tacon-Site des fibres naturelles, au Chevrier du Nord, à Saint-Fulgence (2010).
Photos : Interaction Qui.

Interaction Qui réalise un premier tacon-site en 1995, sous le signe de la solidarité. Des pierres collectées par les citoyens de la municipalité de Larouche, qui célèbre son centenaire, sont déposées dans une structure de tiges métalliques en forme de ouananiche, à Péribonka, trente kilomètres plus loin, sur le site de l’Auberge Île du Repos. S’ensuivra la réalisation de divers autres projets utilisant la figure emblématique du tacon : les tacons commémoratifs, les tacons-cailloux et les tacons-forums...

Inauguration et assemblage du Tacon-Site de l’emblème animalier à
Inauguration et assemblage du Tacon-Site de l’emblème animalier à
l’Auberge Île du Repos, Péribonka (1995). Photos : Interaction Qui.

En 2005, le centre d’artistes Séquence, à Chicoutimi (Saguenay), relance les artistes. « Avec cette idée d’attacher un thème identitaire aux tacons-sites, La Grande Marche des Tacons-Sites a vraiment pris son envol, » dit Alain Laroche. Ajoutant une dose de merveilleux, Bertrand Bergeron entreprend l’écriture des Contes du Pays de la Ouananiche, un corpus prévoyant un conte pour chacun des soixante lieux du parcours.

Vue du ciel, la ligne reliant ces sites dessine le contour d’une ouananiche. Cette image illustre à merveille l’intention souhaitée de solidarité régionale. « Notre objectif vise à toucher le maximum de communautés, explique Alain Laroche. On parle de sculpture sociale. Depuis le début, nous souhaitons contribuer à revitaliser la région, d’où le choix du tacon associé à nos projets. » À ce stade de croissance, le poisson peut être ensemencé dans les rivières pour devenir ensuite saumoneau puis ouananiche, à l’âge adulte.

Vue aérienne de La Grande Marche des Tacons-Sites.
Vue aérienne de La Grande Marche des Tacons-Sites.

En 2007, Interaction Qui reçoit le prix Citoyen de la culture décerné par l’organisme Les Arts et la Ville, en partenariat avec l’Union des municipalités du Québec. « Ce prix nous a ouvert des portes, explique Alain Laroche. En général, ce fut assez facile de dialoguer avec les partenaires mais beaucoup plus difficile avec les politiciens, qui n’ont pas compris rapidement la portée que pouvait prendre le projet dans la région. » Recevoir un prix décerné par un regroupement de municipalités représentait en quelque sorte une consécration ouvrant la voie à la mise en œuvre accélérée du projet.

Après 35 ans d’enseignement, dont les trente dernières au Cégep d’Alma en arts et technologies informatisées, Alain Laroche s’affaire à compléter le tracé pour 2013 avec son collègue de la première heure, Jocelyn Maltais. Cette année marquera le 175e anniversaire de la région et le 25e de l’adoption de la ouananiche comme emblème. Pour l’occasion, Interaction Qui rêve d’un spectacle pyrotechnique où la lumière émanant de chacun des sites ferait de La Grande Marche des Tacons-Sites une ouananiche incandescente visible de l’espace!

Déjà six projets sont prévus pour 2011 et l’auteur Bertrand Bergeron, qui en est déjà à son 44e conte, marche à l’avant comme Ti-Jean, laissant derrière lui l’empreinte de ses pas de géant.

 

Texte : Michel Lefebvre
Novembre 2010

LIENS

La Grande Marche des Tacons-Sites
Interaction Qui
Stéfany Tremblay
Le Chevrier du Nord - Économusée de la lainerie