
Résultat d’un effort conjugué d’intervenants issus des milieux professionnels des arts et de la culture, lesJournées de la culture ont lieu au Québec chaque année depuis 1997. Commençant invariablement le dernier vendredi du mois septembre, cet événement de trois jours met des centaines d’institutions, d’organismes, d’artistes et d’artisans en rapport d’échanges avec les citoyens de centaines de municipalités sur le territoire québécois.
À l’origine de cette initiative inédite, il s’agissait d’interpeller directement les artistes et leur entourage professionnel en leur proposant d’organiser un événement puis un mouvement en faveur d’une nouvelle médiation culturelle en créant des espaces de convivialité et d’échange sur les processus de formation, de création, de production, de conservation ou de diffusion dans le milieu de la culture.
En esquissant les contours de ce qui allait devenir les Journées de la culture, nous avons cherché à transcender les notions de développement de public pour nous rapprocher de celles de droits culturels et d’inclusion. C’est ainsi que nous avons fait le choix délibéré de remettre à l’ordre du jour l’idéal de la démocratisation culturelle mis en sourdine par un discours trop restrictif sur la poursuite de l’excellence et le développement de l’offre culturelle.
En 1997, le contexte économique, social et politique du Québec ne favorisait pas d’emblée l’émergence d’une offensive axée sur la démocratisation culturelle et initiée par un appel à la générosité et à l’altruisme. La crise des finances publiques occupait l’avant-scène et on remettait en question le rôle de l’État non seulement dans le domaine de la culture mais aussi dans le domaine de l’éducation. La crise de l’emploi sévissait et on ne pouvait que constater l’accentuation des exclusions sociales.
Aussi, quand le premier ministre monsieur Lucien Bouchard a annoncé, au printemps 1996, la tenue d’un Sommet destiné à revoir les priorités de l’État en invoquant le mantra d’un déficit zéro, des leaders des milieux culturels ont décidé d’investir le processus de préparation du Sommet pour étayer ce qui allait devenir la plate-forme des Journées de la culture.
Le pari était aussi simple qu’ambitieux : il s’agissait de renouveler un modèle de démocratisation culturelle reposant uniquement sur la responsabilité de l’État et de ses ministères comme ceux de la Culture et de l’Éducation. Nous avancions l’idée que les artistes et les travailleurs de la culture avaient tout intérêt à initier et à orchestrer un mouvement volontaire et militant visant à favoriser une appropriation des arts et de la culture par les citoyens. Nous voulions que cette opération concertée du milieu culturel soit soutenue par l’État, comme partie intégrale de sa mission culturelle, mais aussi par les autres secteurs névralgiques que sont le milieu de l’éducation, le monde des affaires et la sphère municipale.

En 1996, la proposition étonnait, surprenait. Elle suscitait d’âpres débats notamment sur le fait que cemouvement ne pouvait, initialement, que reposer sur l’engagement volontaire des organisations culturelles, des artistes, des artisans et des travailleurs culturels répartis sur tout le territoire du Québec.
Alors que nous étions convaincus que les artistes doivent être mieux rémunérés à l’année longue, nous étions confrontés par la réalité immédiate : il fallait lancer un mouvement et comme à chaque fois que ça se pose dans l’histoire, il fallait compter sur la volonté d’interagir, de communiquer. Il fallait affirmer des ambitions, quitte à trouver par la suite les moyens de ces ambitions. C’est ce qui s’est produit. Nous soutenions, et nous le soutenons toujours, que cette attitude d’engagement est indissociable du propos et des idées à la base des Journées. Elle nous donne une force et un pouvoir de persuasion d’autant plus grands que l’initiative repose sur des gens, des organismes et des instances qui s’y engagent librement, qui agissent par conviction et font preuve d’une solidarité authentique envers leurs concitoyens.
Les Journées de la culture sont faites de milliers d’interactions à l’échelle humaine. Elles ne ressemblent pas à un festival, ni dans leur esprit, ni dans leur morphologie. Sociologiquement, elles relèvent davantage de l’idée de la corvée, de ces mouvements dictés par le besoin et par l’urgence qui mobilisent les meilleures énergies et les meilleures intelligences pour atteindre un objectif partagé.
Accompagné d’un travail continu de sensibilisation et de mobilisation dirigé à l’endroit du milieu culturel professionnel et des milieux gouvernementaux et municipaux, ce mouvement revêt les contours d’une opération concertée qui vise à changer la dynamique entre les professionnels qui créent, produisent et programment, et les citoyens qui aspirent à être autre chose que des consommateurs passifs ou des rejetés du système culturel.
Ainsi, durant les Journées de la culture, élus, artistes, créateurs et leurs concitoyens se coalisent pour affirmer l’importance de la culture dans notre société. Une action concrète où chacun devient un acteur dynamique dans la création et la protection de la vie culturelle de son milieu.
Dès le début, nous pressentions que les Journées seraient une réussite dans la mesure où elles permettraient un développement durable en matière de démocratisation culturelle. Nous voulions qu’elles suscitent et entretiennent des réflexions sur les orientations et les pratiques visant à ancrer davantage la culture, les organismes et les entreprises culturelles dans leur communauté et ce partout sur le territoire du Québec.
Les Journées ont un effet multiplicateur. De plus en plus, elles fournissent un prétexte utile aux participants pour développer des interactions nouvelles, et jusque-là difficilement envisageables, avec d’autres secteurs, que ce soit celui des affaires, de l’éducation ou de la santé. De nombreuses initiatives s’inscrivent dans leur sillage, dans leur mouvance. Parfois de façon explicite, parfois sans qu’on le souligne ou même qu’on le réalise. Une nouvelle attitude se répand et elle trouve même des échos dans les programmes de subvention.
Les Journées de la culture ont été, en quelque sorte, les premiers millilitres d’eau dont on s’est servi pour amorcer une pompe qui tourne de plus en plus vite et qui, souhaitons-le, irriguera tout le Québec d’idées et d’actions concertées en faveur d’une vie artistique et culturelle démocratisée.
Il reste beaucoup à faire pour briser les silos, pour abattre les murs, mais des avancées se profilent. Évidemment, il faudra investir beaucoup plus de ressources humaines et financières pour franchir l’étape qui permettra de passer de la démocratisation de la culture à la culture démocratique et démocratisée. Il faudra dépasser cette dynamique qui consiste à aller vers l’autre, même si elle est loin d’être épuisée. Passer de la volonté de communiquer à l’interaction, c’est passer de la démarche d’inclusion à la démarche de participation à l’occasion de laquelle le citoyen est interpellé comme partie prenante d’un processus de création culturelle.