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Médiation culturelle

Réminiscence – Le Musée de la civilisation fait parler les aînés autour du magasin général Publié le : 1 mars 2012

Michel Lefebvre – Mars 2012

Avec le projet Réminiscence, quand le passé aide le présent, les résidents de plusieurs centres d’hébergement de la région de Québec revivent aujourd’hui leur passé autour du magasin général d’antan, une initiative du Musée de la civilisation de Québec en association avec le Centre de santé et de services sociaux de Québec-Nord.


Plongés au cœur d’un décor évoquant de lointains souvenirs, les résidents de plusieurs centres d’hébergement de la région de Québec peuvent aujourd’hui revivre des fragments de leur vie passée avec le projet Réminiscence, quand le passé aide le présent. Mis sur pied par le Musée de la civilisation de Québec, en association avec le Centre de santé et de services sociaux de Québec-Nord, ce projet de muséologie sociale propose une expérience muséale à des gens en perte d’autonomie physique ou cognitive qui résident dans des centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD).

Ce projet a tout d’abord été mis en œuvre sous forme d’installation permanente au Centre d’hébergement Loretteville, un centre ayant agi à la fois comme partenaire et laboratoire car c’est avec le personnel et les résidents de cet établissement que le Musée de la civilisation a réalisé cette première incursion dans le milieu de santé.

Dans sa forme initiale, le projet comprenait la réalisation d’une murale en trompe-l’œil reproduisant les étalages typiques d’un magasin général d’antan, l’exposition d’une collection d’objets anciens et de photographies provenant de la collection permanente du Musée et la création d’un musée virtuel proposant des images d’objets ou de scènes de vie que l’on peut consulter sur un téléviseur, avec un ordinateur. Pour compléter l’ensemble, le Musée a conçu une importante banque d’activités et de jeux de stimulation pour éveiller des souvenirs de la vie des résidents. On a vu grand et des ressources importantes ont été investies par le Musée pour la création de ce premier projet pilote maintenant décliné en version plus légère dans près d’une dizaine de centres d’hébergement de la région de Québec.

Le Musée dans la cité

Conformément à sa politique de Musée dans la cité, le Musée de la civilisation menait déjà une diversité d’activités pour favoriser l’accès des citoyens à ses collections, mais il souhaitait rejoindre de nouvelles clientèles n’ayant pas nécessairement accès ou la capacité de visiter un musée, d’où l’attention portée, notamment, vers les personnes âgées. Afin d’identifier un projet à réaliser, le Musée a initié le travail d’idéation à l’interne pour ensuite le poursuivre avec le personnel des milieux de santé, dont celui du Centre d’hébergement Loretteville. Lors des rencontres avec les résidents, l’évocation des magasins de leur enfance a soulevé l’enthousiasme. «Nous avions trouvé notre piste», dit Hélène Pagé, directrice du Service de la médiation culturelle et éducative au Musée de la civilisation.

C’est ainsi qu’est née, sur ce thème du magasin général, cette idée de créer, au sein même du centre d’hébergement, un environnement multisensoriel imprégné d’histoire, favorisant le dialogue et le rappel de lointains souvenirs – la réminiscence –, où les résidents seraient transportés au temps de leur jeunesse, avec la représentation ou l’exposition d’artefacts d’une autre époque.

Pour la reconstitution d’un magasin général, le Musée a fait appel à l’artiste muraliste Mélanie Guay qui a procédé comme suit pour la conception de la fresque. Elle a mené ses propres recherches en parallèle avec les équipes du Musée qui ont sélectionné des objets de la collection permanente représentatifs des années 1940 à 1960. Le travail de recherche et de collecte d’informations a ensuite été réalisé en collaboration avec les résidents. Une à deux fois par semaine, l’artiste les rencontrait et les interpellait sur leurs souvenirs du magasin général et les objets qu’on y vendait.

Par exemple, quel produit utilisait-on pour les cheveux, le corps, le linge ou les mains? De quelle couleur étaient les bonbons? «Il fallait aller les chercher, dit Mélanie Guay, les faire parler.»

L’artiste pouvait ensuite, avec la collaboration du personnel du Musée de la civilisation, reproduire avec plus de fidélité ce qu’on retrouvait dans un magasin général en insistant sur les éléments apparemment les plus significatifs, pour que les résidents apprécient «quelque chose de vibrant», dit-elle.

Durant les deux mois de son séjour de création au Centre d’hébergement de Loretteville, avec ses collègues muralistes Pierre Laforest et Caroline Verville, l’expérience en fut une de dialogue et de découverte pour Mélanie Guay comme pour les résidents qui ont assisté au travail de réalisation d’une murale. Après Loretteville, l’expérience fut ensuite reprise au Centre Yvonne-Sylvain, à Beauport, toujours en étroite collaboration avec le personnel du Musée qui fournissait l’encadrement, le soutien documentaire et l’expertise historique. Dans ces deux centres, le magasin général comportait aussi des vitrines, des armoires à souvenirs avec des objets puisés dans la collection du musée. «Mais cette initiative était trop onéreuse et complexe, explique Hélène Pagé, peut-être même inutile pour parvenir à ce résultat qui n’était pas prévu au départ: susciter le souvenir et l’enchantement beaucoup plus que l’apprentissage, ce que nous avons l’habitude de faire, même s’il est aussi dans notre mandat de stimuler la réflexion et l’enchantement.» Lorsqu’il a fallu changer le changer le contenu des vitrines, le Musée a fait appel aux familles pour recueillir des objets et de vieilles photos plutôt que de puiser dans sa collection. Ce sont alors les familles qui ont participé à la création d’une exposition avec tout ce que ça implique, comme la rédaction d’un cartel décrivant les pièces en montre.

Rencontre avec la clientèle: un choc culturel

Cette rencontre avec la clientèle des CHSLD a constitué tout un choc pour le service de médiation du Musée. Les trois quarts des résidents souffrent d’une perte cognitive importante. «Au Musée, nous avons l’habitude d’identifier un thème et d’organiser un dispositif sous forme d’exposition avec tous les moyens qui l’accompagnent pour favoriser sa compréhension, explique Hélène Pagé. Il est clair que nous avons dû apprendre à fonctionner avec cette clientèle que nous ne connaissions pas. La moyenne d’âge des résidents est de 85 ans. Il est donc aussi à prévoir une mise à niveau régulière de ce magasin de souvenirs afin de refléter la réalité de la vie des gens âgés.»

En réponse à l’intérêt manifesté par d’autres résidences et conformément au plan de développement prévu, le Musée a entrepris d’adapter le projet pour faciliter sa diffusion. C’est ainsi que le Musée a fait reproduire sur toile l’image du magasin général et ce sont près d’une dizaine de centres d’hébergement qui disposent aujourd’hui d’un décor amovible et du matériel d’animation produit par le Musée pour contribuer à raviver les souvenirs des personnes âgées en perte d’autonomie. «On est un peu comme une chaîne de magasins avec des succursales», explique avec humour Hélène Pagé. «Notre objectif est maintenant de miniaturiser le projet davantage afin de le rendre accessible à de plus petits centres hébergeant tout au plus 25 personnes.»

L’ensemble des outils offerts aux centres d’hébergement est assez complet pour que le personnel même des CHSLD prenne la relève à l’animation, diminuant d’autant le coût de l’activité, qui est maintenant pris en charge par les centres d’hébergement, souvent par le biais de fondations qui leur sont rattachées pour financer les activités sociales.

Retour sur l’évaluation

evaluation_musealeComme toutes les expositions produites par le Musée de la civilisation, cette expérience inédite a été soumise à un processus d’évaluation rigoureux mené par Lucie Daignault, une experte reconnue dans ce domaine, qui a dû modifier ses critères habituels pour les adapter aux objectifs de soutien thérapeutique des CHSLD. Plutôt que de mesurer l’apprentissage, l’évaluation a porté sur le type de réactions engendrées, le taux de participation, l’émergence de conversations et des signes de communication aussi bénins que l’articulation de sourires, de mouvements, ou les tentatives d’expression orale.

Étonnamment, selon Hélène Pagé, alors que les résidents vivent souvent dans leur bulle, il s’est établi entre eux une certaine forme de communication spontanée, démontrant ainsi leur intérêt pour cette expérience qui évoque des souvenirs et ravive leurs pensées. C’est le pouvoir de la réminiscence, d’où le titre de ce projet. Et sans le dialogue étroit que l’artiste Mélanie Guay a su établir avec ce public, les comptoirs à bonbons du magasin général n’auraient pas eu la même couleur, celle qui touche, qui rappelle au monde cette odeur sucrée d’un passé révolu.

Pour en savoir plus : L’évaluation Muséale: Savoirs et Savoir-faire, de Lucie Daignault et Bernard Schiele.

Question de financement

Dans la foulée de l’événement Horizon Culture tenu à Québec en 2009, le Musée de la civilisation a bénéficié d’un financement de 300 000$ sur trois ans provenant du ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine pour trois projets visant à rejoindre les personnes âgées ainsi que les jeunes enfants hospitalisés, les jeunes en difficulté ou provenant de milieux difficiles. Le Programme d’aide aux musées du ministère du Patrimoine canadien a de son côté appuyé un volet de recherche, de conceptualisation et d’évaluation.

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