Culture pour tous Calendrier des évènements
Suivez-nous
  • Suivez-nous sur LinkedIn

English Version

Culture pour tous

La culture est un jeu d’enfant | Entretien avec Marcel Sabourin Publié le : 2 septembre 2021

Crédit : Jérôme Sabourin

En 1997, Louise Sicuro approchait le comédien et artiste multidisciplinaire Marcel Sabourin pour lui demander d’être le premier porte-parole des Journées de la culture. Vingt-cinq ans plus tard, après avoir fièrement porté l’étendard des cinq premières éditions, il a conservé une appartenance indéfectible aux Journées. Ayant traversé 65 ans de carrière, au cours desquels il a porté tour à tour les chapeaux de comédien, metteur en scène, scénariste et parolier, Marcel Sabourin s’étonne et se montre encore ravi de la fulgurance des transformations des pratiques artistiques et culturelles québécoises. De sa sagesse enfantine, il nous raconte les débuts des Journées de la culture et partage avec nous ses réflexions sur l’importance existentielle de la création.


En 1997, comment le projet des Journées de la culture et sa mission vous ont-ils interpellé ?

Quand Louise Sicuro m’a proposé le projet, j’ai sauté à pieds joints, tout de suite. C’était l’évidence même, n’importe quand, n’importe où, n’importe comment ! Les Journées de la culture pouvaient devenir un moyen de transmettre une conception de l’art et de la création qui m’anime, l’idée que la nature de l’être humain est fondamentalement créative. Je crois qu’il est impossible d’être humain sans être à sa manière créateur, et cela ne nécessite pas d’appartenir à la culture avec un grand « C ». Les disciplines artistiques ont émergé des intuitions créatives naturelles de l’être humain. Il aime faire des mimiques, se créer des masques, jouer à être d’autres personnages ? Arrive le théâtre. Il aime fabriquer des objets, organiser son espace ? Jaillit l’architecture. Il aime faire des fêtes, danser et chanter ? Il invente l’opéra, la chanson, la danse ! Les Journées de la culture, c’était donc l’idée de déceler et de fomenter une petite révolution créative chez les gens qui habitent les villes et les campagnes du Québec. Nous souhaitions que les Journées soient une fête de la créativité à laquelle tout le monde peut prendre part, qu’elles suscitent l’enthousiasme, la joie presque imbécile de s’amuser avec ce qu’on appelle l’art. Les Journées étaient et sont toujours une grande foire d’amour et d’échanges symbiotiques entre les créateurs et les « spectateurs » qui sont eux aussi, à leur manière, créateurs.

 

En quoi la mission des Journées de la culture – « favoriser un plus grand accès de la population aux arts et à la culture » – vous tient-elle à cœur ? Qu’est-ce qui constitue selon vous un accès démocratique aux arts et à la culture ?

Un accès démocratique à la culture passe avant tout par l’idée que tout le monde peut être créateur, dire des choses de façon amusante, faire de la musique, chanter, dessiner. Cette faculté se révèle d’ailleurs de la manière la plus naturelle dès l’enfance. Les enfants lâchent lousse leur créativité : ils jouent aux cowboys, ils inventent des histoires dans une ruelle ou dans un champ, avec des vaches qui éblouiraient les poètes dramatiques. Quand j’enseignais le théâtre, j’enseignais surtout l’improvisation, parce que la créativité y est reine. On laisse aller l’humain, sa tête, son cœur et son corps à ce qui vient, comme le font les enfants. L’art est en quelque sorte un jeu d’enfant, mais la liberté de créer peut s’effriter et s’évaporer avec l’âge, avec les responsabilités et les préoccupations qui nous incombent. Démocratiser la culture, c’est à mon sens cultiver ou ressusciter la faculté enfantine de créer chez tout le monde. Un accès démocratique à la culture implique aussi les artistes professionnels, de sorte que toutes les personnes qui font des métiers artistiques soient près du monde auquel ils s’adressent et l’écoutent. Il faut que les artistes qui pratiquent dans tous les domaines reconnaissent l’importance de traverser les barrières financières, culturelles et géographiques pour rejoindre vraiment tout le monde avec leur art.

 

Avez-vous des souvenirs marquants de ces premières éditions des Journées de la culture ?

J’ai de très beaux souvenirs des premières réunions, avec Louise Sicuro et d’autres personnes impliquées de près ou de loin dans le projet des Journées de la culture. L’enthousiasme y régnait toujours ! Quand on allait présenter les Journées à droite et à gauche, aux journaux, à la radio et aux foules que l’on réunissait, l’accueil était chaleureux et émerveillé. Le projet des Journées rassemblait tout le monde dans la joie de créer un grand rendez-vous pour la culture, et c’était majeur ! Les gens se rejoignent souvent dans la politique, le travail et le sport, mais les Journées de la culture, c’était une manière nouvelle de se rapprocher et de se rassembler.

 

Vous avez joué pendant plusieurs années pour le théâtre et la télévision jeunesse, comment pensez-vous que les arts et la culture puissent participer au développement des enfants ?

Je souhaite que la culture et les arts puissent amuser follement les enfants, qu’ils puissent les émerveiller et les faire rire aux éclats ! La création doit être, dès le plus jeune âge, un plaisir, un divertissement ; ils auront le temps de se familiariser plus tard avec les bonnes manières et la culture avec un grand « C ». Je crois qu’il est de la responsabilité de la société, de l’école et des parents de les encourager à inventer des affaires : leurs propres affaires ; leurs propres histoires ; leurs propres marionnettes ; leur propre Tarzan ; leur propre Batman , à s’observer en train à la fois d’imaginer et de créer, à avoir du plaisir à le faire et à se trouver bons. Dans la société actuelle, je crois que l’on attache beaucoup plus d’importance aux activités qui sont libératrices, qui encouragent les enfants à s’exprimer. Dans ma jeunesse, c’était tout le contraire, l’école était une brimade de l’expression. Aujourd’hui les enfants sont beaucoup plus libres, l’école est beaucoup moins coercitive. Elle est même un vecteur d’expression, un espace pour créer, peut-être même trop selon certains parents !

 

Vous avez été impliqué dans la cause du droit des ainés. La culture peut-elle être un vecteur de leur bien-être ?

L’art de maintenant peut être très déroutant pour les personnes de mon âge, les « ainés ». On a été élevés dans des lois strictes qui touchaient le corps et l’esprit humain. L’art et la culture avaient peu de parole ; tout était supervisé, au cas où il y aurait des incartades, des blasphèmes. Avant la Révolution tranquille, la pensée générale était, à mon sens, étriquée, étouffante. On a ensuite connu de grands débordements politiques, religieux, d’idées et d’art. Même s’ils ont vécu ces grandes révolutions, il peut être difficile pour les gens de 80 ans de tout à fait saisir le foisonnement actuel dans les pratiques culturelles et artistique, en danse contemporaine et en peinture, par exemple. Ça peut être difficile, pour les gens plus vieux, qui ont eu à se révolutionner eux même quand ils avaient vingt ans, d’accepter les gens de vingt ans qui se révolutionnent maintenant. Certains ainés qui, par leur art, ont choqué le monde dans leur jeunesse peuvent être outrés par ce qu’ils entendent et voient, mais l’art d’aujourd’hui c’est, à mon sens, la version renouvelée de ce qu’ils ont créé jeunes adultes. Je crois que les arts et la culture peuvent faire des ponts entre les générations ; mais il est difficile de demander aux gens plus jeunes de faire des ponts, ils ne sont pas tous architectes. J’encourage les générations plus âgées à se pencher avec ouverture, avec de grandes oreilles et de grands yeux, sur ce que créent les plus jeunes. À chaque génération, c’est une nouvelle version de la vie qui est offerte par l’art et la création.

 

À travers vos 65 années de carrière, avez-vous constaté des transformations dans les pratiques culturelles au Québec ?

Cul par-dessus tête, ça dit tout ! À proprement parler, parce qu’on ne parlait jamais de cul. Maintenant, tout se fait ! Une des premières troupes de théâtre de Montréal, Les Compagnons de Saint-Laurent, était sous la direction d’un prêtre [Émile Legault, ndlr]. C’était un théâtre catholique. Imaginez-vous le changement ? Que dirait le père Legault des élucubrations des spectacles de danse et de théâtre exploratoire qui se donnent maintenant. Tout est complétement chaviré. Même quand on a créé les Journées, on était dans un monde culturel en transformation. Vingt-cinq ans plus tard, c’est une toute autre culture à laquelle on s’adresse. L’être humain, par sa propre créativité, tisse une espèce de cape, comme celle de Batman, une culture bizarroïde qui lui donne une liberté sans précédent dans l’histoire du monde.

 

Qu’est-ce que vous espérez pour la culture québécoise de demain ?

La culture appartient à ceux qui la font et à ceux qui la vivent. Moi, je ne la fais plus vraiment, il ne s’agit plus de mon futur. Il s’agit du futur des gens de 20, 30 ans, de 40 ans, de 50 ans. Ce que je souhaite ça n’a plus vraiment d’importance. C’est à eux de le découvrir, et je trouve qu’ils s’en sortent très bien !

 

Voilà de très humbles paroles, prononcées par un artiste dont l’œuvre a marqué et marquera des générations québécoises de petits et grands. Vous pourrez d’ailleurs entendre la voix de Marcel Sabourin dans le balado de la pièce jeunesse Le rêve de Monsieur Paul. L’autre histoire de La Roulotte, également en tournée dans les parcs de Montréal cet été.

#Jdelaculture

Partager ce contenu
Share on Facebook0Tweet about this on TwitterEmail this to someone