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Médiation culturelle

Agir par l’imaginaire Publié le : 13 janvier 2010

L’expression artistique au service des femmes judiciarisées

Michel Lefebvre – Janvier 2010

Fruit d’une collaboration entre la Société Elizabeth Fry et Engrenage Noir / LEVIER, deux centres de détention, un institut psychiatrique et une maison de transition ont accueilli des artistes pour une série d’ateliers de création multidisciplinaires qui ouvrent des portes sur l’univers intérieur de femmes placées sous haute surveillance.


agir_01autoportrait_colleeneLa Société Elizabeth Fry du Québec (SEFQ) et Engrenage Noir / LEVIER ont joint leurs forces pour mettre en place Agir par l’imaginaire, une série de dix ateliers multidisciplinaires – photo, vidéo, autoportrait, son, slam, chant, danse, jeu d’acteur – dans quatre institutions de Montréal et des environs: Établissement Joliette, Maison Tanguay, Institut Philippe-Pinel, maison de transition Thérèse-Casgrain.

À l’été 2008, Agir par l’imaginaire allait connaître une première déclinaison: Agir par le chant à la Maison Tanguay. En compagnie d’Aleksandra Zajko, coordonnatrice du programme pour la SEFQ, six femmes, une chanteuse et un concepteur sonore ont travaillé à l’élaboration, l’interprétation et l’enregistrement de six œuvres musicales a cappella. Les neuf autres ateliers suivront jusqu’en 2010, chacun nécessitant leur part de défi et d’engagement.

Un seul de ces ateliers peut représenter de trente à cinquante heures de travail, de rencontres, réparties sur plusieurs semaines. Tout le processus de création se fait entièrement avec les femmes, en débutant par un atelier technique permettant d’explorer le médium, de faire connaissance et de discuter d’un enjeu majeur inscrit dans le code génétique d’Agir par l’imaginaire: l’exclusion sociale et la pauvreté des femmes judiciarisées. La démarche repose sur une approche volontaire et consensuelle: l’appropriation du thème, le moyen de l’exprimer, la création du contenu – ce que les femmes vont dire et faire – la production du matériel visuel ou sonore et la postproduction.

Agir par l’imaginaire repose sur la valorisation des femmes et l’expression d’un message d’opinion, d’une prise de position. «Le processus d’apprentissage et de création favorise l’autonomie, l’esprit d’équipe, l’ouverture à l’autre, l’estime de soi et la confiance de pouvoir construire quelque chose, tous des éléments favorisant la réinsertion sociale, explique Ruth Gagnon, directrice la Société Elizabeth Fry. Le processus de création peut s’avérer ardu mais il est en tout temps positif.»

Agir_07photo_ailesTrès distincts de nature, les deux organismes promoteurs saluent cette collaboration audacieuse qui marie la création artistique engagée aux objectifs de réhabilitation mis de l’avant par la Société Elizabeth Fry. Établi au Québec depuis 1977, cet organisme offre du soutien et des services spécialisés à des femmes judiciarisées. Les problèmes sont nombreux au sein de cette clientèle – toxicomanie, violence, santé mentale, délinquance, pauvreté, errance, etc. En s’alliant avec Engrenage Noir / LEVIER, la SEFQ entendait utiliser la création, au même titre que toute autre approche psychosociale, comme un outil de réinsertion sociale.

Compte tenu de ses trente ans d’existence, cela fait très peu temps que la SEFQ explore le champ de l’art-thérapie. Suite à la mise en place d’un atelier d’art à la maison de transition Thérèse-Casgrain, en 2004-2005, la SEFQ a réalisé à quel point l’expression artistique pouvait aider les femmes à se réconcilier avec elles-mêmes. Il fut alors envisagé de pousser plus loin l’expérience en organisant des ateliers de création en milieu carcéral, donc en amont des services d’accueil.

«En 2007, nous avons été plusieurs à nous rencontrer environ une fois par mois pour définir la forme que pourraient prendre ces ateliers; on discutait aussi de ce qu’on ne voulait pas qu’ils soient», se souvient Ruth Gagnon. Y étaient alors Valérie Décroisselle-Savoie, de l’atelier d’art, Christine Champagne, directrice de la clinique Thérèse-Casgrain, Bénédicte Deschamps, une pionnière de l’art-thérapie qui travaille à la Maison Tanguay, et Aleksandra Zajko, organisatrice de soirées de cinéma documentaire à la Maison Tanguay et qui deviendra la coordonnatrice du projet Agir par l’imaginaire.

En cours de route s’est ajoutée Devora Neumark, coordonnatrice de l’organisme Engrenage Noir / LEVIER, qui soutient des initiatives d’art communautaire et d’activisme humaniste. Son arrivée allait permettre de faire le pont avec la communauté artistique et d’identifier des formes d’intervention pertinentes. L’organisme a pris en charge le recrutement des artistes invités, la préparation préalable à leur travail d’intervention en milieu carcéral, la supervision et le soutien général à la réalisation des ateliers. Les artistes ont dû suivre une formation intensive de cinq jours mise sur pied spécifiquement pour ce projet. Une dizaine d’artistes ont servi de guides ou de personnes ressources et plus d’une cinquantaine de femmes judiciarisées ont participé activement aux ateliers.

Agir_02slam_equipeEn bout de ligne, Ruth Gagnon salue l’ouverture des services correctionnels du Québec et du Canada qui ont permis l’expression libre de ces femmes incarcérées, dont une bonne part ont mis le pied dans la vie avec un obstacle au fond du cœur ou pris des chemins de traverse qui les ont malmenées. Il n’est pas aisé de filmer dans une institution carcérale où toute action inhabituelle nécessite une permission, où la vie privée et l’anonymat font l’objet de contrôles stricts. Les institutions se soucient de leur image et de ce qu’on va dire d’elles. Ruth Gagnon croit que les femmes étaient parfaitement conscientes de leur responsabilité face à ce qu’elles allaient transmettre au public. Elles ont vite réalisé la chance qu’on leur offrait et elles en ont profité pour exprimer un message, une part libératrice de ce qu’elles ont en dedans d’elles, sachant que leur parole allait porter au-delà de leur enfermement.

Engrenage Noir / LEVIER a contribué fortement à faire connaître l’expérience en dehors du cercle restreint des lieux de détention, notamment à l’École d’été de l’Institut du Nouveau monde, en août 2009, et au Forum social québécois en octobre. En novembre, avec la coordonnatrice Aleksandra Zajko, deux participantes ont collaboré à la réalisation de l’émission Mise à jour diffusée au canal VOX. Agir par l’imaginaire faisait l’objet d’un reportage et on y a discuté avec des professionnels du milieu juridique autour des enjeux relatifs au système pénal et carcéral au Québec. De plus, Engrenage Noir / LEVIER a pris sous son aile d’appuyer un groupe d’ex-participantes, Art entre elles, qui se définit comme un collectif artistique autogéré. Comme premier projet, elles ont publié un ensemble de cartes où sont reproduits des photomontages numériques qu’elles ont appris à faire lors des ateliers.

On envisage maintenant une exposition ainsi qu’une publication, en 2011, en collaboration avec l’organisme Les Filles électriques, pour rendre compte du travail des participantes, femmes criminalisées et artistes. C’est donc au futur, maintenant, que se déclinent les actions de cet imaginaire particulier.


 

Liens

elizabethfry.qc.ca
engrenagenoir.ca

Les artistes invités :

Chant: Hélène Engel (technicien du son: Andrew Harder) Autoportrait: Jessica MacCormack Photo: Paul Litherland Vidéo: Meena Murugesan Jeu théâtral devant la caméra (acting): Émilie Monnet (technicienne en vidéo: Meena Murugesan) Slam: D. Kimm (technicien du son: Andrew Harder) Son: Andrew Harder Danse: Reena Almoneda-Chang (technicien en vidéo: Paul Litherland)

Agir par l’imaginaire :

Partenaires financiers Conseil des Arts du Canada, Condition féminine Canada, Ville de Montréal et ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine du Québec, Congrégation des Sœurs de Sainte-Anne, Fondation du Grand Montréal, Fondation Rêve d’Esther, Fondation Thérèse Casgrain et Fondation Solstice

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