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Médiation culturelle

ARTivisme : le pouvoir de l’art pour investir l’espace public Publié le : 1 juin 2014

Regard sur STEPS, une initiative torontoise mêlant art et activisme

L’organisme STEPS recevait de la Fête de la culture, en mai 2014, le prix Événement novateur pour la création d’une murale haute de 32 étages à Toronto, dans le quartier le plus densément peuplé du Canada, St. James Town. Cette murale résulte d’un long processus de discussion et de participation avec les gens de cette communauté, une initiative menée par STEPS, un regroupement qui questionne et investit l’espace public à travers l’action artistique.


Entrevue par correspondance avec Alexis Kane Speer, directrice et fondatrice de STEPS à Toronto.

Submission DetailsQuelles sont les motivations à l’origine de STEPS ?
– À STEPS, nous croyons que les espaces publics se détériorent s’ils ne sont pas investis par une diversité de citoyens. L’art peut transformer ces espaces sur le plan esthétique, mais aussi servir de langage commun à travers lequel les citoyens animent des espaces partagés qui favorisent l’engagement social et le sens civique. À travers l’action artistique, nous travaillons à questionner et à transformer l’usage des espaces publics ainsi que le rôle de l’artiste dans le développement communautaire. Ainsi, nous offrons une plateforme pour que les citoyens mènent des initiatives qui valorisent leur expérience personnelle, la culture et l’histoire de leur communauté tout en améliorant les espaces publics. Nous désignons notre pratique sous le vocable de l’« ARTivisme dans l’espace public ». Certains de nos meilleurs projets jusqu’à maintenant sont issus d’initiatives menées avec des jeunes, principalement de familles nouvellement arrivées au pays, avec un faible revenu et un profil racial particulier, des gens qui, sans l’apport de STEPS, auraient certainement peu participé à l’aménagement de leur quartier.

STEPS_03Vous avez inauguré en 2013 la plus haute murale au monde à St. James Town. Pouvez-vous nous décrire le processus de sa réalisation ainsi que son impact dans la communauté ?
– En 2012, avec des partenaires locaux, nous avons implanté à St. James Town notre programme de soutien aux artistes émergents, Emerging ARTivist. Nous avons organisé des ateliers avec des artistes aux pratiques diverses – interprétation, collage, graffiti, sculpture – et les jeunes ont été invités à identifier des lieux spécifiques de leur quartier associés à des souvenirs ou des moments forts, des espaces aussi où ils se sentent bienvenus ou malvenus. Suite aux ateliers, le personnel de STEPS a continué la réflexion avec les jeunes afin d’identifier un projet d’art public qu’ils pourraient contribuer à réaliser.

Le désir a surgi d’ajouter de la couleur aux nombreuses surfaces verticales et grises des édifices en hauteur qui marquent le paysage et de créer un point de repère culturel qui donnerait aux gens une bonne raison de venir dans le quartier et de s’y attarder. Quelque chose qui pourrait à la fois répondre aux enjeux de sécurité tout en reflétant la réalité de St. James Town : une communauté diversifiée avec ses histoires cachées et de nombreux atouts.

STEPS_SculptureParc

Pour diverses raisons géographiques et sociales, l’édifice du 200, rue Wellesley E., qui appartient à la Société de logement communautaire de Toronto (Toronto Community Housing), a été choisi comme un site idéal pour la réalisation d’une murale. La rue Wellesley est un important corridor de circulation et de nombreux préjugés sont rattachés au bâtiment. Plusieurs résidents sont aux prises avec des problèmes de mobilité, de santé mentale ou de toxicomanie, mais aussi, dans l’histoire récente, il a été le site d’un incendie tragique ayant forcé le déménagement de nombreux résidents. Nous avons d’abord jonglé avec l’idée d’une murale haute de 3 ou 4 étages, mais la Ville de Toronto (qui a financé une grande partie de ce projet) a donné le feu vert pour réaliser une murale sur toute la hauteur du bâtiment (32 étages) – ce qui en fait la plus haute murale du monde.

Les bénéfices de ce projet ont plusieurs facettes. Les jeunes ont développé des compétences artistiques et des aptitudes favorisant leur employabilité et ils se sont initiés à l’engagement communautaire à travers une pratique artistique. Les artistes médiateurs ont acquis une expérience de réalisation d’envergure et notre principal partenaire de la communauté, le St. James Town Community Corner, situé dans le bâtiment de la rue Wellesley, a gagné beaucoup de visibilité et de reconnaissance dans le quartier.

À long terme, l’impact du projet est à la fois local et beaucoup plus vaste. Depuis son inauguration il y a plus d’un an, la murale continue d’avoir un impact positif. Elle a renforcé le sentiment communautaire parmi les résidents du quartier et contribué à redorer l’image de St. James Town en offrant un espace public agréable pour les passants et les résidents. La murale a aussi soulevé l’attention sur d’autres enjeux sociaux (logement, infrastructures, etc.) et permis aux résidents du quartier, historiquement marginalisés, de contribuer fièrement à l’aménagement de leur quartier.

STEPS_Murale_600

 

Peindre un phénix sur la façade de l’édifice n’est pas un acte innocent. Comment en êtes-vous arrivés à ce design?
– Les jeunes voulaient travailler sur une œuvre d’art public qui aborderait les enjeux soulevés lors de leurs entretiens avec environ 150 résidents de l’édifice de la rue Wellesley. Ces entretiens ont donc inspiré le design de la murale au niveau inférieur, plus près du sol, qui est constituée de sections plus petites et détaillées. Le personnel de STEPS et l’artiste collaborateur, Sean Martindale, ont aidé les jeunes ARTivistes à formuler leurs idées afin de les présenter aux partenaires de la communauté. Ensemble ils ont choisi d’explorer les thèmes de la diversité, de l’accessibilité, de l’expertise et de la culture locale, qui englobent la myriade d’histoires ethnoculturelles et méconnues des résidents, afin de créer un espace d’interaction et de dialogue avec la communauté et les résidents de la ville.

Le design de la murale intègre le motif d’un oiseau qui s’élance, emblématique du phénix, pour contrer l’image négative accolée à St. James Town. Il a été présenté pour discussion à des centaines de membres de la communauté lors de séances de consultation pour assurer son acceptation.

Au-delà du terme « ARTivisme » que vous qualifiez vous-mêmes d’« accrocheur » dans l’une de vos vidéos, vous considérez-vous comme des activistes ?
– Notre travail vise d’abord et avant tout à renforcer la capacité des citoyens d’agir de façon créative face aux enjeux sociaux et environnementaux qui touchent leur propre communauté. L’activisme et la justice sociale sont les principaux liens qui nouent l’ensemble de nos actions ainsi que le travail de nos artistes collaborateurs. Souvent, les participants à nos projets ou programmes ont abordé pour la première fois les notions d’activisme, d’accessibilité ou d’oppression lors de nos rencontres. Nous leur fournissons alors une plateforme permettant d’agir directement dans leur propre communauté en portant des actions tangibles qui entraînent des changements visibles. Pour cette raison, nous considérons que notre travail mélange l’art et l’activisme, d’où l’appellation ARTivisme que l’on utilise.

Quand on regarde les projets et programmes que vous avez mis en place, il semble que votre travail vient combler un besoin social dans les quartiers défavorisés de Toronto. Comment vous situez-vous à ce sujet ?
– STEPS s’est engagé à travailler dans les communautés qui souffrent d’un manque d’accès à des espaces publics dynamiques. Souvent, on se retrouve dans des communautés de gens à faible revenu où il y a moins d’investissements locaux dans le développement ou le maintien de ce type d’infrastructure, ce qui, sans surprise, nous a amenés à travailler dans plusieurs quartiers dits prioritaires de la Ville de Toronto. Cela dit, beaucoup d’autres quartiers manquent d’accès à des espaces publics de qualité et ne sont pas déclarés prioritaires, un statut qui donne accès à des aides particulières. Alors nous sommes en recherche constante de nouveaux partenariats avec des organismes communautaires pour étendre la portée de notre travail.

Quels seraient les mots-clés pour décrire votre engagement ?
– Ramener le public dans l’art public. Commissarier la ville, un site à la fois (avec notre projet PATCH).

Visionner un portrait de STEPS dans la section Vidéos


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À propos de STEPS

Le projet STEPS, pour Sustainable Thinking and Expression on Public Space (Développement durable et expression citoyenne dans l’espace public) a démarré en 2009 à Toronto. Il s’agit d’un regroupement communautaire qui cherche à faire le pont entre la culture, la sphère sociale et l’aménagement urbain en renforçant la capacité des gens d’investir de façon créative les espaces publics de leur communauté. STEPS est un projet ayant émergé du Centre for Social Innovation (CSI), un organisme ayant servi de tuteur légal et apporté une aide précieuse. STEPS est en voie d’incorporation en tant qu’organisme autonome.

ARTivistes émergents
Le programme de soutien aux artistes émergents de STEPS (Emerging ARTivist Program) est un programme d’activités qui, en collaboration avec des artistes locaux, entraîne les jeunes à agir de façon créative face à des problématiques d’aménagement dans leur quartier en réalisant leur propre projet d’art public. Il a été implanté en milieu scolaire et communautaire, avec des jeunes de 7 à 22 ans.

250px-St_James_Town1St. James Town
Le quartier de St. James Town regroupe la plus grande concentration d’édifices à logements au pays et il est le plus densément peuplé au Canada. Officiellement, environ 17 000 personnes vivent dans 19 tours d’habitation et 4 bâtiments de moindre hauteur, mais le nombre d’habitants serait plutôt de 25 000, selon les résidents. Beaucoup d’entre eux sont de nouveaux arrivants qui résident dans les édifices réservés au logement social avec d’autres immigrants et familles à faible revenu. Le quartier souffre de cette densité d’habitation, du délabrement, d’un manque de services et de la criminalité, mais les habitants font preuve d’engagement en vue de l’améliorer.

NOTES

Les prix d’excellence de la Fête de la culture
Le prix Événement novateur est l’un des quatre prix d’excellence attribués par la Fête de la culture (Culture Days), une célébration annuelle pancanadienne à l’image des Journées de la culture au Québec.

 

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