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Médiation culturelle

Le jardin extraordinaire de René Derouin Publié le : 1 août 2010

Michel Lefebvre – Août 2010

Autour de mon jardin
Un projet de René Derouin assure la survie du marché Dufresne à Val-David

La murale Autour de mon jardin, de l’artiste René Derouin, transforme en œuvre d’art le marché Dufresne de Val-David. En arrière-plan se profilait la lutte pour conserver un marché d’alimentation au cœur même du village.


rderouin_muraleoiseaux350En juin 2010, on inaugurait à Val-David une murale de l’artiste René Derouin qui transforme en œuvre d’art le marché d’alimentation L. Dufresne et fils. Intitulée Autour de mon jardin, la murale court sur 160 mètres et ceinture l’ensemble du bâtiment nouvellement rénové du marché. Installés en hauteur, 65 panneaux d’aggloméré peints et gravés par l’artiste et son équipe de réalisation illustrent la nature, la faune et la flore laurentiennes, tel un conte poétique, une boucle sans fin exposant le cycle de la nature.

Plus qu’un murale, Autour de mon jardin s’avère une œuvre environnementale prévue pour évoluer avec le temps. Tout autour du marché, au sol, l’aménagement paysager prévoit une diversité de plantes, dont des grimpantes qui envelopperont le bâtiment et le coloreront au rythme des saisons. Les panneaux qui forment la murale connaîtront eux aussi une transformation due à leur exposition permanente en plein air et à l’envahissement progressif des plantes.

Pour compléter l’aménagement, une haie de cèdres isolera le stationnement de la rue et en masquera l’impact visuel. «Un marché vert», souhaitait René Derouin, quand il a imaginé le projet alors qu’il était attablé à la terrasse d’un restaurant face au marché.

Véritable partenariat économique et culturel, cette œuvre a été réalisée au terme d’un exigeant processus de médiation communautaire. Depuis quelques années, les mégacentres de la périphérie du village grugeaient la clientèle de l’ancestral marché fondé à Val-David par Léonidas Dufresne en 1909. «Les chiffres ne mentent pas», rappela Jacques Dufresne lors de l’inauguration de la murale. En 2006, il entreprend une démarche structurée autour d’un plan d’affaires prévoyant d’agrandir le marché et le stationnement afin d’offrir un service comparable aux mégacentres en bordure de l’autoroute, 15 kilomètres plus loin.

RDerouin_muraleEquipe350Avec l’appui de Métro, qui apporte une structure de garanties financières, Jacques Dufresne présente un plan d’agrandissement au Conseil municipal, qui le juge «trop gros» et le refuse. L’idée d’agrandir un stationnement au cœur même du village fait problème, d’autant plus que le plan prévoit le déplacement d’un bâtiment emblématique, le presbytère, plus près de l’église.

Le problème d’espace remonte à plusieurs années. Déjà, en 1995, Jacques Dufresne avait acheté le presbytère de la Fabrique pour acquérir le terrain adjacent et agrandir le stationnement. Malgré cela, l’espace demeurait exigu et la circulation problématique. Val-David est un village touristique des Laurentides dont la rue principale fait à peine un kilomètre.

Suivront trois ans de va-et-vient et de rencontres où chaque fois les uns comme les autres donnent leur opinion ou demandent à Jacques Dufresne de modifier son plan, suggérant d’ajouter tel ou tel autre élément décoratif, ce qui commençait à fortement décourager le promoteur. Aux impératifs commerciaux du propriétaire s’opposaient des inquiétudes légitimes liés au devenir et à l’identité de Val-David.

À court d’arguments, Jacques Dufresne annonce une date butoir au-delà de laquelle il allait entamer la fermeture. «Il faut séparer les affaires des émotions», dit-il aujourd’hui en se rappelant cette époque trouble. «J’ai toujours voulu conserver l’épicerie dans le village. J’aime vivre dans le village et avoir une qualité de vie.» Pour la chaîne Métro, le fait que le marché Dufresne soit au cœur du village plutôt qu’à quelques kilomètres de là, où menaçait de s’installer un concurrent, ce n’était pas un argument très convaincant pour conserver un marché déficitaire.

Le village, déjà éprouvé par la disparition du bureau de poste et la cessation des activités liturgiques à l’église, risquait la perte d’un autre élément clé de son écologie communautaire. «Les lieux de services dans les villages s’avèrent beaucoup plus que des lieux marchands, dit René Derouin. Les gens s’y rencontrent, ils y discutent et s’y identifient.»

Un projet culturel rassembleur

Photos : Lucien Lisabelle
Détail du travail en atelier avec l’équipe de réalisation: Louise Blanchard, Michèle Campeau, Guy Davidson, René Derouin. Photos : Lucien Lisabelle

Les citoyens souhaitaient conserver le marché au village, mais aucun projet ne faisait consensus. C’est à ce moment précis qu’entre en scène René Derouin, avec son rêve d’un marché «vert» intégré à l’environnement, qui allait rassembler tout le monde derrière un objectif commun. Profitant d’un séjour de création à Percé, il esquisse les contours de son rêve en s’inspirant de la fluidité des vagues, de la végétation qui s’entrelace… Il dessine pêle-mêle sur une feuille quantité de formes qui s’emboîtent les unes dans les autres, des formes qui seront par la suite transposées isolément et recomposées pour constituer la murale finale, où les lignes se poursuivent de panneaux en panneaux.

rderouin_maquette350Trois mois plus tard, René Derouin et Jacques Dufresne font faire une maquette qui sera présentée au Comité d’urbanisme et au Conseil municipal. L’accueil favorable soulève un vent d’optimisme. En mars 2009, ils convoquent la population à une rencontre d’information sur l’avenir du marché, à l’église, qui sert maintenant de salle communautaire. Les gens en sortent enthousiastes et convaincus. «Là j’ai senti que les gens voulaient leur épicerie, que c’était leur magasin» se rappelle Jacques Dufresne. Derouin avait compris que le gros problème était l’intégration au lieu.

L’offre est généreuse. Jacques Dufresne cède le presbytère à la municipalité pour un dollar symbolique afin qu’il serve à des fins communautaires. Il assumera tous les frais liés à la production de l’œuvre. Pour sa part, René Derouin travaille bénévolement à la création de l’œuvre et à sa réalisation, et les panneaux qui la composent demeureront installés sur le bâtiment tant qu’il abritera un marché d’alimentation. «Le coût est important, convient Jacques Dufresne, mais d’autres contraintes auraient pu entraîner des frais similaires.» Autour de mon jardin résulte donc d’un partenariat audacieux qui bénéficie à tous et qui vient renforcer le caractère culturel de l’identité du village.

La réalisation de l’œuvre s’échelonne sur deux ans et demi, dont sept mois pour la production avec quatre assistants dans un vaste espace de l’ancienne papetière Rolland. Le dessin final a été numérisé et découpé en sections correspondant à la structure du bâtiment. En atelier, René Derouin entreprend le marquage définitif des traits. Sa petite équipe de fidèles collaborateurs veille ensuite à creuser davantage, à la main ou à la toupie. Elle harmonise les courbes, adoucit les sillons, prépare la surface pour la peinture et complète le travail de l’artiste.

En juin 2010, l’œuvre est inaugurée dans l’allégresse. Le même jour s’ouvre une importante exposition consacrée à René Derouin au Centre d’exposition de Val-David. Quant à Jacques Dufresne, maintenant que cette saga est derrière lui, il dit s’émerveiller tous les jours quand il entre au marché: «J’ai l’impression de découvrir à chaque fois une nouvelle œuvre. Et je crois que les employés comme la clientèle en sont fiers.»

«Autour de mon jardin est dédiée aux enfants et citoyens de Val-David. Nous avons réalisé cette oeuvre avec l’idée que notre village devienne un jour un jardin pour nous tous qui y vivons et nos visiteurs de passage.» René Derouin

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