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Médiation culturelle

Le cas des aides à domicile chez FILIERIS Publié le : 1 janvier 2012

Une expérience de recherche et de médiation artistique

Ghizlaine Lahmadi – Janvier 2012

Entre juin et octobre 2011, la doctorante Ghizlaine Lahmadi a accompagné l’expérience de recherche et de médiation artistique menée auprès des aides à domicile de l’organisme de santé français FILIERIS.


L’organisme de santé français Filieris, dans le département de Moselle, propose un service d’aide à domicile aux personnes âgées n’ayant plus l’autonomie nécessaire pour vivre seules. Les aides à domicile permettent à ces personnes de conserver une réelle qualité de vie et une certaine dignité. Malgré son expansion, ce métier reste pourtant insuffisamment reconnu et valorisé. Face à ce constat, Filieris a engagé un travail de recherche-action et de médiation par l’art qui a déjà donné de premiers résultats encourageants et éveillé, au sein du centre de santé, des envies de faire bouger les choses dans le travail des professionnels de la santé, des aides à domicile et de leurs cadres supérieurs.

Déroulement des ateliers d’intervention

Pour intervenir auprès des aides à domicile, une équipe pluridisciplinaire de chercheurs a été réunie. Elle se composait de psychologues et de sociologues en provenance du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) et de l’Institut international de sociologie clinique (IISC), ainsi que d’une artiste en arts visuels et d’un ethnographe-cinéaste. Les interventions ont été conduites sous forme d’ateliers s’étalant sur deux jours. Quatre groupes ont été constitués, chacun formé de 12 à 18 travailleuses. Les ateliers ont été abordés sous deux axes en rapport avec leur travail et s’intitulaient: Le métier dans les règles de l’art: le propre, le sale et le gant de travail et Le métier dans les règles de l’art: saveurs, odeurs, couleurs.

La thématique «le propre et le sale» reposait sur des jeux de rôle théâtraux à la Moreno encadrés par Jacques Rhéaume, professeur-chercheur à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et Ginette Francequin, maître de conférence et chercheure dans différents laboratoires de la région parisienne (CNAM, IISC). La seconde thématique «saveurs et odeurs» était basée, entre autres, sur un exercice de collage dont la partie artistique a été encadrée par la praticienne Ghislaine Valadou, et la partie scientifique par les psychologues Ginette Francequin et Liliane Tillier.

L’expression artistique comme moyen de médiation a été au cœur des deux modes opératoires. Une telle approche n’a pas pour objectif principal la révélation des talents d’artistes de chacun – bien que cela puisse arriver au cours du processus – mais bien la régulation des tensions, la possibilité pour les aides à domiciles de s’exprimer sur leur travail et sur elles-mêmes, de façon détournée, en utilisant l’art.


Les potentialités explorées de cet espace de médiation

La Carmi est quelque chose qui me plaît vraiment, mon boulot me plaît parce que j’en ai besoin. Mes enfants sont grands, et bien mon plaisir c’est de m’occuper de mes grands-pères et mes grands-mères. C’est un besoin, c’est même plus qu’un plaisir! C’est un besoin, parce que sans ça je me sens inutile. Si j’ai personne dont je peux m’occuper, oui je me sens inutile.

Les ateliers ont fait ressortir les difficultés, la souffrance du métier, mais aussi et beaucoup, le plaisir du travail d’aide à domicile. Ils ont permis avant tout de refléter la réalité des aides à domicile et de leur en faire prendre conscience. Une réalité qui devait tenir compte de la pluralité des voix entendues, des expériences vécues et des personnalités présentes. Si la dimension créative et la place accordée à la parole pouvaient donner l’impression d’un «espace de bavardage», toute l’équipe pluridisciplinaire d’intervenants était là pour travailler et guider les participantes. Il ne suffisait pas de se «vider» une fois pour toute – ou «toutes pour une fois» comme on a pu l’entendre – mais bien de développer un apprentissage de l’écoute des uns et des autres, d’entendre et de s’entendre parler, de produire un discours sur son propre travail subjectivé puis objectivé, voire même de développer une approche critique.

Tout ce processus passe par une posture réflexive et la dépasse pour atteindre ce que le sociopsychanalyste français Gérard Mendel a appelé «l’acte pouvoir». Il s’agit d’une appropriation de nos actes personnels et collectifs de laquelle résulte un pouvoir double: celui sur son acte (personnel) et celui de l’acte (collectif) qui permet de faire bouger des choses au sein de l’entreprise. Le processus créatif, et notamment celui que nous avions mis en place avec l’équipe de chercheurs, a la particularité de contribuer à l’émergence de l’appropriation double de ses actes, ce pouvoir de l’acte, ce pouvoir en acte.

Même toutes assises sur leur chaise, ces aides à domicile continuaient, sans le savoir, à travailler et à améliorer tous les mouvements inhérents au processus de créativité. On se projette dans telle situation, on la raconte, on l’embellit ou l’amplifie, la ranime ou la dénature, on en censure certains aspects, on en extrapole d’autres. Il y avait dans leurs paroles des histoires plein la bouche, des émotions plein le cœur, des idées plein la tête, des gestes plein le corps. Ces femmes mettaient en scène leur travail ou le décrivaient avec une certaine distance, l’objectivaient, parfois dénuées de sentiments, parfois chargées d’émotions. Elles étaient le personnage principal de leurs propres histoires.

Quelque chose, de l’ordre de la créativité, semblait s’immiscer dans ce qu’elles partageaient. Fiction ou réalité? Cependant, les émotions, elles, ne mentaient guère. Car il n’est pas seulement question du travail dans cet exercice, on parle aussi de soi, des multiples façons d’être soi, dans son travail, au sein de sa famille, avec ses amours, ses valeurs, ses déceptions, ses chimères, avec les autres et avec soi-même. On aime ce nouvel espace organisé tout spécialement pour soi, on se libère de ses angoisses, avec toutes les autres assemblées autour de soi, ces autres qui nous ressemblent tout en étant différentes, ce «ressemblement», ce rassemblement qui les conforte et les réconforte.

Au sein du groupe, les aides à domicile se sentent en sécurité, une idée de collectif se fait sentir, même si personne n’est vraiment conscient qu’il y a là, pour une fois, un vrai collectif de travail qui se met en place. La confiance est acquise à cet instant précis, l’angoisse est surmontée, un sentiment de liberté les pousse à exprimer tous leurs «soi».

Une rencontre plurielle émerge à travers les autres, à travers soi et ses multiples facettes: une rencontre avec les idées et le travail. Un éveil de la conscience qui n’a pas encore conscience de sa propre existence, mais dans lequel on se sent bien, en sécurité. On doute pour demain, mais à cet instant, on ne doute plus et on explore collectivement tous ces espaces, ces mouvements s’inscrivant dans ce processus créatif. La créativité et l’art se sont faits les activateurs de tous ses ébats hors temps et espace et, en même temps, tellement bien ancrés dans la chronologie de leur vécu et dans cet environnement, synonyme de travail.

Pour plus d’informations: Carmifest

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