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Médiation culturelle

Le documentaire à travers les murs Publié le : 1 mars 2013

Michel Lefebvre – Mars 2013

Depuis 2010, les Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) ont ouvert un nouveau front pour faire parler le cinéma documentaire: entre les murs de la prison. Plus qu’un divertissement, les films présentés à Bordeaux, Tanguay et Joliette permettent l’expression des détenus sur des sujets qui les concernent. La privation de liberté n’entrave certainement pas la liberté de penser, de réfléchir.


« Merci d’avoir fait ce film, d’avoir montré des situations qu’on a pu vivre dans nos familles. Ça nous fait revivre nos propres colères. » Les larmes ont coulé lors de la projection du film Ma vie réelle à la Maison Tanguay, qui accueille des femmes « qui ont circulé sur des routes plus ou moins délicates » et qui ont abouti dans le système pénal. « Dans le film, on sent beaucoup de frustration, et il fait plaisir de voir que des jeunes peuvent exprimer leur colère à travers la musique plutôt que par la violence. » Ainsi se sont exprimées, en mars 2013, quelques unes des femmes inscrites à l’atelier de critique cinématographique des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). Ce film a pour principal sujet le décrochage scolaire, mais il aborde plus largement une multitude de situations problématiques que l’on retrouve à Montréal-Nord. Le manque d’amour, la difficulté de s’occuper de ses enfants, la misère, mais aussi l’entraide, voilà des sujets qui ont touché les femmes ayant assisté au visionnement en présence de l’assistant réalisateur du film, Franck Le Coroller.

Les_FrosLa responsable au développement des publics et chargée de projet aux RIDM, Liliane Uwambaye, convient que l’intérêt pour le film reposait beaucoup plus sur le thème que sur l’évaluation de ses qualités intrinsèques, comme en témoignent les commentaires cités ici. Il en fut de même au Centre de détention de Montréal, mieux connu comme étant la prison de Bordeaux, lors de la projection du film Les fros, qui décrit le débroussaillage en forêt effectué par des travailleurs immigrants. Dans ce cas-ci, toutefois, « les gars ont ri du début à la fin, raconte Liliane Uwambaye. Les personnages dans le film sont très drôles. » Il y a bien eu discussion sur la différence entre le documentaire et le reportage, mais le métier de débroussailleur soulevait davantage de questions et la réalisatrice du film, Stéphanie Lanthier, fille de bûcheron, avait réponse à tout.

Le cinéma, un outil pour stimuler la réflexion

C’est la programmatrice des RIDM, Charlotte Selb, qui a tout d’abord franchi les murs de la Maison Tanguay pour présenter un film, incitée en cela par une amie travaillant avec la Société Elizabeth Fry qui œuvre auprès des femmes judiciarisées depuis 1977. Une première activité de projection a lieu durant l’édition 2010 des RIDM. « On a vu l’impact que pouvait entraîner le visionnement de nos films, raconte Jéremy Verain, directeur administratif et chargé de production. On a donc décidé de pousser plus loin l’expérience en prévoyant une activité permettant aux détenus de s’exprimer sur le sujet des films. »

Imitant une initiative similaire à Marseille, les RIDM proposent à l’Établissement Joliette, un pénitencier fédéral pour femmes condamnées à des peines de plus de deux ans, de former un jury de cinq femmes pour évaluer huit films de la sélection 2011 et en choisir un qui sera récompensé à la clôture du festival. La programmation comporte alors plusieurs films abordant une variété de sujets. Les RIDM s’appuient sur un partenariat avec la Société Elizabeth Fry, qui a notamment pour tâche de sélectionner les participantes. Le projet a lieu et l’une des détenues a même pu profiter d’une permission de sortie pour représenter ce jury bien spécial lors de la clôture des RIDM à la Grande Bibliothèque, à Montréal, et remettre en personne le prix au film lauréat qu’elles ont choisi. L’expérience est reconduite en 2012.

RIDM_Critique_paragraphe-600pxEn 2013, les RIDM ont ouvert une nouvelle brèche avec le soutien de la Ville de Montréal pour la réalisation d’un programme sur quelques mois à la Maison Tanguay ainsi qu’à la prison pour hommes de Bordeaux. De mars à juin 2013, le programme prévoit des projections une fois par mois dans ces deux centres avec un atelier de critique cinématographique animé la semaine suivante sous la direction d’Helen Faradji à Tanguay et Daniel Racine à Bordeaux. Les deux sont des collaborateurs réguliers du festival et critiques de cinéma. Leur objectif vise surtout à guider les discussions, à interpeller les détenus et à poser des questions incitant à réfléchir au-delà de « j’aime » ou « je n’aime pas le film ». Les détenus n’ont pas nécessairement une culture cinématographique et des références pour comparer un film.

Afin de faciliter la critique, les détenus disposent d’une fiche de présentation du film et d’une grille d’évaluation qui leur sont remises avant la projection. Le programme cherche en outre à faire connaître les multiples métiers du cinéma et prévoit la participation aux projections de l’un ou l’autre des artisans du film, qu’ils soient réalisateur, monteur, scénariste, accessoiriste ou producteur.

« Le sujet du film lui-même n’est pas le seul élément qui peut alimenter la réflexion, raconte Jéremy Verain. On veut que les animateurs abordent le volet technique de la production, comme la photographie ou le montage. La réalisation d’un documentaire, ça ne se fait pas comme à la télévision. Les équipes sont beaucoup plus réduites. L’objectif n’est pas de susciter des vocations mais de faire connaître un domaine professionnel. »

Au-delà du divertissement

Plusieurs critères guident la sélection des films. Tout d’abord, les RIDM proposent aux centres de détention une liste de documentaires québécois dont la thématique est susceptible d’intéresser cette clientèle et de susciter des réactions. « On n’est pas là pour infantiliser les détenus ni pour offrir du divertissement », précise Jéremy Verain. Autant à Tanguay qu’à Bordeaux, l’administration pénitentiaire a réfléchi à l’impact de la présentation des documentaires et a finalement permis que soient soulevés des enjeux délicats, comme la prostitution, plusieurs détenues étant elles-mêmes mères d’enfants dont elles ont parfois perdu la garde.

MVR_08_créditLe principal obstacle pour les RIDM a certainement été d’établir une relation de confiance avec l’administration pénitentiaire. « On se sentait observé au début, dit Jéremy Verain. Nos films étaient‑ils bons? Fallait-il aborder tel ou tel sujet? » Une fois levée cette barrière, l’autre obstacle demeure le financement car ce sont maintenant trois établissements qui accueillent les RIDM pour leur travail d’animation et de réflexion mené auprès des détenus.

« Cette activité nous tient à cœur, et elle est même un peu instituée dans la programmation du festival, conclut Jéremy Verain. C’est valorisant à la fois pour les détenus et les réalisateurs ou les autres artisans du film qui participent aux rencontres. Nous sommes aussi excités de mener cette action-là qui permet à des détenus d’exprimer une parole qui leur est propre. Cette année, nous poursuivons l’expérience avec une nouvelle formule et nous espérons continuer dans l’avenir. »

Fondamentalement, par cette action, les RIDM partagent la passion de l’équipe pour le cinéma documentaire. La privation de liberté n’entrave certainement pas la liberté de penser, de réfléchir.

Les vidéos

  • Dans le cadre de la mouture 2013 du projet, les films sélectionnés abordent plusieurs thématiques :
  • Drogue, délinquance, familles dysfonctionnelles, pauvreté, etc. (Ma vie réelle);
  • L’appel de la vocation religieuse pour deux jeunes hommes (Alléluia);
  • La prostitution (L’imposture);
  • Les travailleurs immigrants en Abitibi (Les fros);
  • Le développement minier à Malartic (L’or des autres);
  • ou tout simplement la vie qui bat au cœur de Saint-Henri (À St-Henri, le 26 août), un ancien quartier ouvrier de Montréal, longtemps défavorisé et associé aux mouvements populaires et à la criminalité.
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