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Médiation culturelle

Le Sentier poétique de Saint-Venant-de-Paquette Publié le : 1 janvier 2010

Un élan de solidarité au cœur des Appalaches

Michel Lefebvre – Janvier 2010

Depuis près de quinze ans, le petit village de Saint-Venant-de-Paquette mobilise ses quelque 100 habitants autour de la réalisation du Sentier poétique et de la sauvegarde de leur église patrimoniale. Le Sentier poétique, c’est un parcours reliant une dizaine de sites naturels ponctués d’œuvres d’un artiste de la région, Roger Nadeau, d’écrits de poètes québécois et d’éléments d’interprétation du milieu forestier et horticole. Autour de ce sentier, à la Maison de l’arbre ou au Musée de l’église, les citoyens et les visiteurs se retrouvent pour assister à des spectacles, des conférences, des pièces de théâtre, des ateliers de création ou participer à des corvées collectives.


Juché sur les flancs des Appalaches, désigné dans les guides touristiques comme la «Tourterelle de l’Estrie», Saint-Venant-de-Paquette serait l’un des plus petits villages du Québec avec un peu plus d’une centaine d’habitants. Malgré son charme de carte postale et des paysages exceptionnels, le village figure au palmarès peu enviable des quelque cent cinquante villages officiellement dévitalisés du Québec.

Saint-Venant abrite toutefois une population d’irréductibles résidents qui rament à l’encontre de son déclin statistique. Depuis 1993, ils y organisent de nombreuses activités culturelles qui ont donné un nouvel élan à une région qui en a bien besoin. En 2005, le village adopte une devise sans équivoque: «On renonce à renoncer.»

Les initiatives les plus emblématiques de cette résurgence sont certainement le Sentier poétique qui serpente à partir du village, la Maison de l’arbre, un centre d’interprétation où l’on accueille les visiteurs, ainsi que le Musée de l’église, ancien lieu de culte converti en lieu de culture patrimoniale et d’expression artistique.

Durant tout l’été, le comité organisateur des activités, Les Amis du patrimoine de Saint-Venant-de-Paquette (APSVP), propose une diversité d’événements – de la musique populaire, des concerts, des pièces de théâtre, du conte, des ateliers, etc., à l’intérieur ou en plein air – qui enrichissent l’offre touristique régionale.

Une prise en main collective

L’histoire contemporaine de cette prise en main des destinées du village remonte à la préparation des célébrations de son 125eanniversaire, en 1987. Enchantés du résultat de cette fête, les membres du comité organisateur ont poursuivi leurs rencontres afin, notamment, de discuter du sort de l’église patrimoniale du village construite en 1877 et qui avait bien besoin de réparations.

Saint-Venant-de-Paquette compte en ses rangs un artiste connu de la scène musicale québécoise, le chanteur Richard Séguin, qui aide alors à mettre sur pied une programmation de spectacles-bénéfice qui vont aider à la réfection de l’église. Cette prise en charge précoce et progressive du bâtiment permettra ultimement sa sauvegarde ainsi que celle de tous les éléments de son patrimoine religieux.

Le Sentier poétique naît dans la tête de Richard Séguin, qui en fait part autour de lui. Malgré le flou qui l’entoure et l’incertitude quant à son financement, le projet chemine et le sculpteur Roger Nadeau suggère d’y installer «des sculptures qui ne coûtent rien», faites de matériaux propres à la région. Il pense alors au bois, à de vieux morceaux de matériel agricole, mais surtout à la pierre, une ressource locale gratuite et abondante rappelant l’effort colossal des premiers défricheurs qui ont sorti la roche des champs.

Avec l’assentiment du maire Roland Lavigne, un producteur laitier ayant siégé comme maire du village pendant 25 ans, la mobilisation fera boule de neige. À l’automne 1997, lors du Forum socioéconomique de la région de Coaticook, le projet du Sentier poétique est retenu comme prioritaire pour assurer le développement d’un circuit culturel.

D’autres intervenants se joignent à la démarche, dont deux professeurs en horticulture de l’Institut de technologie agroalimentaire de Saint-Hyacinthe, René Deschênes et Guy Laliberté. Ils suggèrent divers plans d’aménagement paysager et proposent leurs élèves pour appuyer la réalisation des éléments du sentier tels que le «gazebo», des clôtures, un pont, la plantation de fleurs et de plantes ornementales, etc.

Les gens du village constituent de leur côté une réserve de pierres avec lesquelles Roger Nadeau allait créer des personnages disséminés à travers le site, rendant ainsi hommage aux pionniers et donnant un fil conducteur contemporain au sentier. De l’implacable ennemie qu’elle était, la pierre allait devenir sculpture, banc de repos ou dalle de sentier.

Le projet a pu compter sur une importante main‑d’œuvre bénévole regroupée lors de corvées où se sont côtoyés horticulteurs, artistes, agriculteurs, producteurs forestiers, architectes, poètes, etc. «On a senti une ferveur collective, chacun arrivait avec sa machinerie ou son expertise pour aménager le terrain», raconte Richard Séguin.

En 1998, on inaugure le site d’accueil du Sentier, l’aire de l’enfance et le Jardin Alfred-Desrochers. En 1999, le Musée de la nature et des sciences de Sherbrooke s’ajoute comme partenaire pour la conception des expositions. En 2000, l’APSVP fait officiellement l’acquisition de l’église et de son terrain d’une dizaine d’acres (1 acre = 200 pi x 200 pi, soit 61 m x 61 m).

Le Sentier poétique célébrait en 2009 son dixième anniversaire. Il compte aujourd’hui une dizaine de sites, des aires thématiques qui présentent différentes variétés du milieu forestier et horticole de la région, associant les arbres, les arbustes et les fleurs aux sculptures et aux poèmes d’une quarantaine d’auteurs.

Appartenance culturelle et création de fierté

Durant la belle saison, le village accueille maintenant près de 5 000 visiteurs. Trois gîtes s’y sont aussi installés. «On peut certainement quantifier une partie des retombées, mais une part importante demeure invisible et elle est liée à la création de fierté», précise Richard Séguin. L’idée du Sentier poétique lui revient, certes, mais sa mise en œuvre s’inscrit dans une démarche ayant soudé les habitants d’une région autour d’un enjeu majeur: la survie de leur communauté en tant qu’entité administrative et sociale ainsi que sa viabilité économique.

Évoquant les raisons de ce succès, Richard Séguin souligne que «l’initiative doit être vue comme une expérience collective qui a suscité l’appartenance depuis la conception jusqu’à la réalisation du projet. Et l’appartenance n’est pas qu’une donnée économique fondée sur l’exploitation des ressources du territoire, elle est aussi culturelle.»

Il déplore toutefois qu’«on ne mesure pas assez l’importance de l’investissement culturel, souvent bénévole.» Richard Séguin s’interroge: «Comment pourrait‑on faciliter le travail des bénévoles, des organismes, penser le développement rural et culturel, appuyer la cohésion sociale et les activités interrégionales dans une région comme la nôtre, défavorisée par l’éloignement, la carence de services et une perception simpliste de ce que la région peut offrir en termes de ressources?»

«Il faut du monde qui allume des feux», dit-il en évoquant Fred Pellerin, un intervenant majeur de Saint-Élie-de-Caxton, le village natal et magnifié de ce fabuleux conteur de la Mauricie. Il pense aussi aux habitants de Saint-Camille, près de Sherbrooke, dont les initiatives de revitalisation ont fait l’objet d’un article dans Le monde diplomatique en 2006.

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