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Médiation culturelle

Sténopés en quête d’identité Publié le : 15 juin 2010

Texte: Michel Lefebvre – Juin 2010

Depuis plus de 10 ans, les artistes Miki Gingras et Patrick Dionne initient des gens aux principes de la camera obscura et œuvrent à la création de projets photographiques d’envergure sociale et culturelle avec l’organisme qu’ils ont fondé, Diasol. Leur plus récente réalisation, la fresque photographique Identité, résulte d’un ensemble d’activités et de réflexions sur le thème de l’identité à l’école secondaire Henri­-Bourassa, dans Montréal­-Nord, un quartier fortement multiethnique.


 

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Murale photographique Identité

Deux artistes font de la camera obscura un outil de valorisation sociale

À la fois artistes, médiateurs, pédagogues, éveilleurs de conscience, activistes, parents et travailleurs humanitaires, Patrick Dionne et Miki Gingras ont, depuis 2001, conjugué leur engagement social à leur démarche artistique avec la camera obscura. Basés à Montréal, avec l’organisme qu’ils ont fondé pour appuyer leur action, Diasol, ils ont réalisé nombre d’ateliers et de projets artistiques avec des clientèles marginalisées, des jeunes et des adultes en situation de difficultés scolaires ou familiales, en détresse psychologique ou en réinsertion sociale.

Leur plus récente réalisation, une fresque photographique intitulée Identité, dévoilée en avril 2010 à la Maison culturelle de Montréal-Nord, découle d’une résidence de création des artistes à l’école secondaire Henri-Bourassa, avec le soutien du programme Libres comme l’art*. Composée de plus de sept cent clichés réalisés avec les élèves et la participation active des professeurs et du personnel de l’école, la fresque met en scène les jeunes tels qu’ils ont souhaité se présenter, au terme d’un ensemble d’activités et de réflexions sur le thème de l’identité.

Le programme Libres comme l’art, initié par le Conseil des arts de Montréal, souhaite favoriser la réussite scolaire des jeunes de la région montréalaise au contact de créateurs professionnels. Proposés par les artistes, les projets de création doivent s’étaler sur une période suffisamment longue pour qu’un lien de confiance se construise avec les jeunes.

L’expression camera obscura désigne une chambre obscure, en latin. Elle désigne aussi un dispositif optique à l’origine de la photographie. Si on laisse un petit trou dans la paroi d’une boîte ou d’une chambre noire, la lumière s’y infiltre et reproduit à l’intérieur ce qui est à l’extérieur. Un support photosensible placé à l’intérieur permet de capter l’image projetée. Le terme sténopé désigne spécifiquement le petit trou mais on l’utilise couramment pour désigner à la fois l’appareil et l’épreuve photographique réalisée avec une camera obscura.

Miki Gingras et Patrick Dionne ont déjà réalisé divers projets photographiques de courte durée à l’école secondaire Henri-Bourassa, autour de la camera obscura. Avec Libres comme l’art et Identité, ils avaient cette fois-ci l’occasion de poursuivre leur travail d’exploration et de réaliser un projet collectif nécessitant une collaboration à plus long terme, avec plus spécifiquement les élèves en cheminement particulier. Sous la responsabilité des titulaires Johanne Renaud et Maryse Maréchal, les classes 216 et 217 accueillent au total près de 25 élèves de 14-15 ans qui affrontent un blocage scolaire, pour diverses raisons, dans le programme régulier.

Le projet Identité démarre en novembre 2009. Du côté des artistes, on expérimente afin de transformer en sténopés des appareils photos numériques, un atout qui s’avérera précieux pour la suite du projet. Les professeurs intègrent de leur côté le thème de l’identité dans le programme éducatif; les jeunes doivent y réfléchir, écrire des textes en français et en anglais, les lire à haute voix et s’en inspirer en arts plastiques.

Au cours d’éthique et culture religieuse, on leur présente un film** d’Arnaud Bouquet qui documente le travail des artistes au Nicaragua. Entre 2004 et 2008, Miki Gingras et Patrick Dionne ont sillonné ce pays et œuvré auprès d’enfants travailleurs qui survivent de petits métiers. Avec des sténopés fabriqués à l’aide de boîtes de conserve, ces jeunes ont photographié leurs amis, leur milieu de vie, près des marchés, à la sortie des autobus, dans les dépotoirs… Ce travail s’inscrit dans le cadre plus vaste du projet Humanidad, de Diasol, qui regroupe un ensemble d’activités d’éducation, d’échange interculturel, de sensibilisation, d’écoute ou de création artistique en lien avec l’Amérique latine. Les élèves apprennent ainsi à connaître les artistes et les enjeux internationaux soulignés par leur travail.

Le programme s’enchaîne ensuite avec des ateliers permettant de «faire l’expérience de la camera obscura». Les élèves travailleront eux aussi avec des boîtes de conserve, ils entreront dans une camera obscura de grand format installée sur le terrain de l’école – une chambre noire portative que les artistes ont fabriqué pour leurs projets –, ils découvriront la collection de vieux «Brownie» de Kodak, que les artistes ont transformés en sténopés, ainsi que la magie du développement en chambre noire.

Diasol et Humanidad: une perspective internationale

Le projet Humanidad a donné lieu à de nombreuses expositions. Les photos qu’on y retrouve sont des impressions numériques réalisées à partir d’images imparfaites, spécifiques à la camera obscura et aux outils rudimentaires que les artistes utilisent. Le caractère documentaire d’Humanidad réside dans le récit de la démarche plutôt que dans les photographies qui en résultent. Ces dernières en font l’évocation plus qu’elles n’en rendent compte. Le flou, la distorsion, les zones d’ombre ou d’éclat et le hasard engendrés par la nature même du processus de la camera obscura ajoutent à cette distanciation.

Un projet mobilisateur qui s’ouvre à toute l’école

diasol_photostudio350Au retour des Fêtes, à l’hiver 2010, le travail de prises de vue commence et durera deux mois. L’école avait réservé une pièce où les artistes ont installé un studio rudimentaire avec un grand tissu vert comme fond d’écran. De premiers élèves viennent poser devant la caméra avec les attributs culturels qui sont les leurs. Certains apportent des objets qui font partie de leur bagage familial, culturel et social, d’autres préfèrent mimer des situations familières, comme choisir du linge, tresser des cheveux, échanger des secrets, lancer une balle. Un tremblement de terre venant d’anéantir Port-au-Prince, plusieurs jeunes de l’importante communauté haïtienne locale évoquent la situation par un souvenir, la photo d’un parent, un chapelet, une lettre, un journal.

Rapidement, les élèves en parlent et font appel à leurs amis, entraînant ainsi un processus multiplicateur qui rejoindra l’ensemble de l’école, incluant le personnel et les professeurs, agrandissant ainsi le cercle identitaire des jeunes. Dans la fresque, on y voit, par exemple, le directeur qui apparaît à côté d’une horloge, une psychologue en position d’écoute, le professeur d’histoire avec ses artefacts, la professeur d’arts plastiques à son chevalet, le concierge avec le chariot et son balai.

Le processus de prises de vues génère beaucoup de questionnements de part et d’autre, autant chez les jeunes qui doivent décider comment s’affirmer que chez les adultes qui souhaitent illustrer la position qu’ils occupent dans l’école. Entre autres choses, les symboles religieux font sourciller ainsi que les limites inhérentes à l’affirmation de son identité dans l’enceinte d’une école, régie par des règlements.

Création de la fresque: un photomontage de 700 photos

Pour la troisième phase du projet, les artistes ont travaillé en atelier au découpage numérique des clichés et à leur intégration dans une fresque illustrant ces quelques mois d’intense activité, de réflexions, de témoignages. Au terme de ce processus, quatre impressions photographiques de grand format forment une fresque de 2 x 4 mètres qui sera installée de façon permanente à l’école. «Nous travaillons très fort pour créer le lien d’appartenance», a dit le directeur Jean-François Bouchard lors de l’inauguration de la fresque, soulignant aussi à quel point il s’estime fier de son école, du personnel et des élèves.

Dix jours plus tard, Miki Gingras et Patrick Dionne reprenaient la route du sud vers la ville de Mexico, auprès du collectif de vidéastes Planeta Caos, qui œuvre auprès de jeunes de la rue. Ils descendaient ensuite jusqu’au Chiapas pour de nouvelles aventures à l’aune mystérieuse de la camera obscura.

Liens :

Diasol – diasol.org

* Libres comme l’art
Fruit d’une concertation entre le Conseil des arts de Montréal (CAM), la Conférence régionale des élus de Montréal (CRÉ) et le Programme de soutien à l’école montréalaise du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (PSÉM), le programme Libres comme l’art s’inscrit dans une stratégie globale visant à favoriser la réussite scolaire des jeunes de la région montréalaise au contact de créateurs professionnels.

** Partir pour ses idées (TV5)
Un film d’Arnaud Bouquet, dans la série Partir pour ses idées, à TV5, produit par le regretté producteur Marcel Simard.

 

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