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Médiation culturelle

Une double identité pour le prix Charles-Biddle Publié le : 1 août 2013

Crédit : Gaby

Boucar Diouf et Zab Maboungou

Michel Lefebvre – Août 2013

Tous les deux d’origine africaine, l’humoriste Boucar Diouf ainsi que la danseuse et chorégraphe Zab Maboungou sont conjointement lauréats du prix Charles-Biddle qui souligne l’apport exceptionnel d’une personne immigrante au développement culturel et artistique du Québec sur la scène nationale ou internationale.


Attribué conjointement à Boucar Diouf et Zab Maboungou, le prix Charles‑Biddle 2013 souligne le parcours particulièrement riche et diversifié de ces deux enfants d’Afrique qui ont imprégné le tissu culturel québécois.

De la culture de son enfance au Sénégal, de la brousse et des arachides que sa famille cultivait et des zébus qu’il accompagnait en tant que berger, l’humoriste et biologiste Boucar Diouf en a fait un amalgame frotté à la culture québécoise qu’il nous renvoie avec humour et dérision dans ses spectacles, ses chroniques à la radio et à la télévision et les livres qu’il écrit pour expliquer la diversité dans tous ses états.

Ayant grandi au Congo-Brazaville dans le tourbillon de la quête d’indépendance des pays africains, Zab Maboungou apprenait la danse africaine tout autant qu’elle écoutait les Beatles avant de prendre le large avec son bagage et de contribuer à enrichir la grammaire chorégraphique de la danse contemporaine. Avec Zab Maboungou / Compagnie Danse Nyata Nyata qu’elle a fondée à Montréal en 1987, elle alimente aujourd’hui un vivier de création, de recherche et de formation, et elle contribue à la consolidation d’un réseau international de diffusion de la danse.


Dans le tourbillon de la danse

Zab Maboungou

Née à Paris d’un père congolais et d’une mère française, Zab découvre très tôt que la danse lui est fondamentale. Encore aujourd’hui, dit-elle, «où que je sois dans le monde, je me réfère à la danse.»

Les années 1960 ont été marquées par un fort courant révolutionnaire, notamment en Afrique où les colonies revendiquent et obtiennent l’une après l’autre leur indépendance. Zab Maboungou a grandi nourrie de cet esprit avant d’étudier en philosophie à Paris tout en poursuivant son apprentissage de la danse africaine. Il est alors en vogue, en cette époque postcoloniale, de créer des ballets africains sur le modèle des ballets classiques, «en mimétisme sur le modèle du ballet occidental», ajoute-t-elle. C’est ainsi qu’elle a pu s’ouvrir à d’autres danses africaines, d’autres mouvements, d’autres rythmes, d’autres musiques, etc. «Mon regard contemporain sur la danse s’est diversifié, s’est ouvert», dit-elle aujourd’hui en parlant de cette époque.

Lorsqu’elle s’installe au Québec, dans les années 1980, Zab Maboungou se sent investie d’une mission. C’est à Montréal qu’elle poursuivra sa démarche artistique. La danse africaine n’a aucune reconnaissance institutionnelle et aucun programme gouvernemental ne pouvait soutenir cette pratique. C’est d’abord en offrant des cours de danse que Zab Maboungou/Compagnie Nyata Nyata a pu évoluer dans ses studios de la rue Saint-Laurent à Montréal et produire des spectacles de création diffusés depuis dans plusieurs pays et qui se méritent à chaque fois d’excellentes critiques.

«J’ai toujours dit qu’il ne peut y avoir de création professionnelle dans le domaine de la danse sans qu’il n’y ait aussi de la formation adaptée à cette pratique de la danse. J’ai toujours eu conscience de la spécificité de ce que je défendais, explique-t-elle, et j’avais la capacité d’interroger les pratiques, de confronter les programmes et d’expliquer en quoi consistait la danse africaine. Au fil des ans, autant au Québec qu’au Canada, j’ai dû participer à tous les comités visant à redéfinir les politiques et les programmes afin de favoriser la diversité culturelle.»

Deux parcours aux identités multiples

Avec le temps, Zab Maboungou en est arrivé à «déethniser» la danse. Celle qui est aussi professeure de philosophie au Collège Montmorency à Laval enchaîne: «Il faut défaire l’image qu’on a de la culture des autres et par conséquent celle qu’on a de la sienne. Il faut défaire l’image de toutes les cultures. Je suis moi-même d’une double culture et je suis forcément portée sur la mixité culturelle. En fait, hors de la mixité, j’ai le sentiment qu’il me manque quelque chose.»

Les questions identitaires sont aussi au cœur des réflexions de Boucar Diouf. «J’ai deux vies, dit-il, une au Sénégal et une autre au Québec. Je suis un Sénégalais qui est devenu Québécois et qui parle du Québec aux Québécois avec les yeux d’un Africain. Quand on quitte son pays sciemment, on sait pertinemment qu’on a cherché une nouvelle vie. On a cherché à vivre une autre identité, ce qui ne veut pas dire qu’on renie notre identité antérieure.»

«Je suis pour une nation arc-en-ciel, je m’oppose aux communautaristes et j’aime le Québec métissé serré. J’ai fait le tour du Québec avec toujours pour objectif d’explorer comment se côtoyer, comment vivre ensemble. Dans tout ce que je fais, je parle de la diversité. Déjà en 2006 j’avais publié un bouquin pour expliquer aux jeunes la diversité, La Mystérieuse de Kaloua. Ce livre a largement été diffusé dans les écoles et j’en visitais jusqu’à trente par année à cette époque-là.» Avec ce livre, l’auteur s’était à l’époque mérité le prix Jacques-Couture qui récompense les initiatives de rapprochement interculturel.

Pour une raison X ou Y

Crédit photo : Marie-France AugerBoucar Diouf prépare actuellement le spectacle Pour une raison X ou Y, qu’il décrit comme un cours de biologie de la reproduction où il met en situation tout ce qui a pu être dit sur la reproduction à travers les âges et les cultures. Avec ce spectacle, il amène la science au grand public, mais pour lui c’est toujours pour parler de la diversité.

Son entrée en scène dans le monde de l’humour et des médias radio-télévisés n’a jamais été pour lui un objectif. «Un aboutissement plutôt qu’un but», dit-il. Certes, ses talents de communicateur, son intelligence fine et son sens de la répartie explosif ont conquis le cœur des Québécois. Sa réponse à la Commission Bouchard-Taylor, qui a sillonné le Québec en 2008 pour prendre le pouls de la population au sujet de thèmes

aussi vastes que l’identité nationale, l’immigration ou encore l’intégration, est en soi un éditorial:La Commission Boucar pour un raccommodement raisonnable.

«Je travaille à catalyser une réunion harmonieuse entre les Québécois et ceux qui viennent ici pour y vivre, pour s’y installer. Je suis en quelque sorte un griot, je m’inscris dans cette tradition. Et dans l’art des griots, la séparation entre les genres comme l’humour ou le conte ou la musique n’existe pas. Le griot fait appel à l’ensemble des médiums d’expression pour véhiculer une culture.»
Photo : Marie-France Auger

Ouverture au monde

Leur ouverture vers le monde a certainement contribué à la nomination de ces deux lauréats au prix Charles-Biddle.

Artiste et théoricienne reconnue, Zab Maboungou fait d’ailleurs partie d’un réseau international qui travaille à la mise en valeur et à la diffusion de la danse africaine ainsi qu’au «renouvellement des esthétiques postcoloniales», précise-t-elle. Elle voit aujourd’hui évoluer la relève dans son sillage, dont Karla Etienne, danseuse et adjointe à la direction artistique, Mithra Rabel, Elli Miller-Maboungou, Rhodnie Désir, Claire Lyke, Odessa Thornhill, etc.

Même si aujourd’hui tout semble aller de soi pour ces deux lauréats, Boucar Diouf se souvient d’une première barrière à son arrivée pour des études de doctorat en océanographie à l’Université du Québec à Rimouski: la langue. Pour commencer, il a dû «s’approprier la parlure. L’autre difficulté, dit-il, fut la timidité du Québécois face à l’autre qui arrive. Il faut savoir s’approcher vers les gens et tendre la main. L’exclusion est douloureuse, et ça aussi je l’ai vécue.»

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